(The DC Archives) La Dernière Séance Japanisthanaise : ce soir, Naked Pursuit


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Ma dernière critique sur le film de Wakamatsu dans lequel il est question d’une bijin voluptueuse aux seins lourds courant nue dans un désert poursuivie par un mâle m’a rappelé l’existence de Naked Pursuit, pinku dans lequel un mâle court, dans le désert, après, devinez quoi ? une bijin nue (mais aux seins cette fois au-dessous de la normale) ! Ça tombe bien, j’en avais fait une critique pour Drink Cold


(article paru le 18 mars 2010)

Ce soir, c’est ciné-club. Enfin, ciné-club façon Drink Cold. Pas vraiment d’Ozu, de Mizoguchi ou de Naruse. C’est plutôt du côté de séries B, de pinku, de roman porno, de yakuza et autres kaiju eiga, à la rigueur de films engagés que l’on va taper.

Pour ce faire, j’ai décidé de voir grand. J’ai mis mon plus beau costard, celui que j’avais lors des noces d’émeraude de tata Pierrette et de tonton Marcel, et me suis procuré une magnifique perruque blonde ornée d’une non moins magnifique banane façon Chaussettes Noires. J’aurais bien essayé avec mes propres cheveux, mais avec ma capillosité de trentenaire déjà décatie par le vice, c’était pas gagné. N’importe. Regardez-moi bien : à qui vous fais-je penser (qui a dit à une tête de nœud ?) ? Pourquoi ces mines éberluées ? Vous ne voyez vraiment pas ? Mais je suis le portrait craché de Schmoll, voyons ! Car quitte à mater du chef d’œuvre à la buvette, autant y mettre les formes. Quand j’étais petit et que je regardais La Dernière Séance le lundi soir, je me disais toujours que m’sieur Eddy, il était bien cool. Il est vrai que j’ai un peu changé d’avis depuis…


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– Hé ! Johnny, t’as vu ?

– Euh… Quoi ça ?

– Ben mon cul ! Mouahahaha !

Mais comme je regrette cette émission ! Souvenez-vous : le générique avec les gens s’activant devant le cinéma, Schmoll débitant des conneries érudites en palpant à moitié les miches de sa voisine, les réclames (« Jean Mineur 0-0-0-1 »), les infos Gaumont, le Tex Avery avant le deuxième film, et surtout, justement, les films : du bon petit film yankee en technicolor, souvent rempli de cowboys justiciers ou d’impitoyables corsaires. Quoi de mieux pour un môme ?

Debra Paget dans le Tombeau Hindou : quoi de mieux en effet ?

Aussi, pour les grands mômes que nous sommes (sinon vous ne seriez pas ici), j’ai décidé de faire tout pareil que la Dernière Séance : j’ai raboullé un vidéoproj’ de mon travail, tendu sur un des murs de la buvette un drap à moi (faites pas trop attention aux taches) et disposé au centre toutes les chaises disponibles. Tape-culs, les chaises ? Z’êtes jamais contents. Sinon, évidemment pas de Tex Avery à l’entracte, ce sera un épisode de Sazae-san. Ah ! J’allais oublier le meilleur pour la fin : en guise d’ouvreuse et de vendeuse d’esquimaux  (indispensable), j’ai réussi à dégoter des sosies de Mika et Kyoko Kano, l’une en costume de soubrette, l’autre en bunny girl. Les amateurs de Tod Browning apprécieront cette petite « freak touch ».

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N’ayez pas peur, entrez, tout va bien se passer.

En revanche, pas beaucoup de choix pour les glaces : j’ai – un peu égoïstement, je l’avoue – uniquement commandé ces petits pots de glace à la vanille de marque Meiji, mes pref’.

Allez, je me tais, le premier film de cette soirée cinoche va commencer. Il s’agit de :

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(Attention ! Article un peu long aux allures de pensum semi-universitaire. Vous êtes prévenus)

Faire le résumé de Naked Pursuit ne devrait pas me coûter trop d’énergie. En gros : pendant une heure, un fugitif  poursuit une femme pour la violer. A la fin, il y arrive.

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Si vous avez aimé le biathlon lors des J.O. je vous conseille de faire cette expérience : regardez le film avec des commentaires de Bernard Montiel en fond sonore. Trip garanti !

Reconnaissons d’emblée au réalisateur, Toshio Okuwaki, un certain talent cinématographique. Photographie soignée, variété des cadres, des angles de vue, images filmées au ralenti, réverbération et distorsion des sons, caméra fixe, effets de caméra à l’épaule, zoom à la Jess Franco, il fallait en fait tout cela pour faire avaler la pilule au spectateur. Car franchement, je me suis demandé au bout de dix minutes si j’allais tenir. Le film n’est pas bien long : 68 minutes. Mais lorsque l’on tente ce type d’exercice de style, ça devient tout de suite périlleux, chaque minute semble compter triple. En plus, la fille est plate comme une seiche, ce qui rend toute de suite moins attrayantes ces courses en petite culotte. Vous cherchez l’équivalent japonais de la scène finale de Supervixens ? Ce ne sera pas pour cette fois-ci.

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Volume mammaire de Maki Aoki  X 100 = poitrine de Shari Eubank

Du coup, les petites audaces formelles permettent de relancer l’intérêt. L’absence de tout réalisme aussi. Car les deux personnages (précisons ici qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils se sont rencontrés par hasard sur une île) se poursuivent, se violentent, mais n’échangent pas un cri, pas une parole (à une ou deux exceptions près). Plutôt que d’attendre des rebondissements narratifs (peine perdue) ou des scènes particulièrement salées (le titre international, très « sexploitation » est à ce titre trompeur), on se dit alors qu’il y aurait bien du symbole, de l’allégorie là-dessous. Que représentent l’homme et la femme ?

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Ouais, c’est surtout : est-ce que ce film va nous apporter gloire et pognon? C’est pas gagné.

Plusieurs pistes se dessinent. Le film, sorti en 1968, insère à deux endroits des images d’archive montrant des protestations étudiantes et des scènes du Viêt-Nam. On se risquerait alors à y voir une parabole sur la liberté malmenée par l’autoritarisme. La jeune femme apparaît dès le début comme une Liberté souillée, humiliée, au bord du suicide (on apprendra la cause plus tard). Arrive alors cet homme, une paire de menotte pendante au poignet, qui va n’avoir de cesse de la poursuivre pour la violer. Il y a un peu du conquistador en lui. Lors du générique, on nous le montre sur le pont d’un ferry, regardant en direction de l’île vierge où se trouve sa future victime. Avant de la violer, il l’attachera bien sûr. Il ne va pas jusqu’à la tuer mais lui laisse une marge de manœuvre très étroite. La jeune femme saura l’utiliser pour se libérer des menottes. Mais le viol aura finalement lieu lors d’une dernière cavalcade au milieu d’un paysage désertique. Victoire émaillée d’un rire – le seul que l’on entend durant tout le film – du violeur. Victoire ? « Tu crois que tu as gagné mais c’est faux, totalement faux. J’ai gagné », lui lance au visage la jeune femme avant de reprendre sa route, décidée, plus forte que jamais, bien loin dorénavant de toute idée de suicide. On peut violer la liberté, mais les éclaboussures portées contre elles se retourneront toujours tôt ou tard contre ceux qui en sont la cause.

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Les éclaboussures en question.

Appréciez la subtilité de la métaphore.

Tout cela est bien joli mais ne tient pas compte d’un détail qui orienterait le film vers une autre lecture : au début, durant l’interrogatoire, l’image superpose le visage de l’agresseur à ces images d’émeutes déjà évoquées ainsi qu’à une scène de meurtre. On apprend alors que l’homme est un étudiant qui a tué un policier. Du coup, on se retrouve face au topos de l’homme déréglé, révolté contre son monde. Sa réaction devient irrationnelle, nous ne sommes pas dans la radicalité des groupuscules terroristes, mais la gratuité du viol l’annonce à sa manière. Autre chose : j’ai évoqué des scènes de guérillas urbaines au Viêt-Nam. Mais en les revoyant, je me suis demandé si elles ne renvoyaient pas en fait aux affrontement entre les troupes impériales et les unités d’infanterie américaines, lors du débarquement à Okinawa. Nous sommes après tout à la fin des années 60, époque où l’irritation envers la présence américaine et la passivité du gouvernement japonais à ce sujet est particulièrement vive.

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Le PSG a encore perdu ! Fait chier !

Enfin, revenons sur la femme (en tout bien tout honneur) : incarnation possible de la liberté mais aussi (les deux ne sont pas incompatibles d’ailleurs) d’une jeunesse étouffée et bafouée par les parents. Dans le film, la jeune femme a deux gestes violents : elle assène à son agresseur un violent coup sur le crâne de son agresseur et, lors d’un flash-back, gifle sans retenue une vénérable dame en kimono, sa mère. La raison ? On l’apprend dans une lettre : sa maman, telle Naomi Tani dans Ureta Tsubo, lui a tout simplement soufflé son fiancé. On peut voir en cette mère une incarnation de la société japonaise, faite de faiblesse et de trahison, à l’image de ce gouvernement passif déjà évoqué. L’héroïne avouera d’ailleurs que la seule chose qui lui a manquée, c’est un père.

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Mère,

Je viens d’apprendre que je passais sur Drink Cold.

C’est pourquoi j’ai décidé de mettre fin à mes jours.

Il n’y a dès lors pas de réelle empathie un personnage plutôt qu’un autre. Les deux apparaissent comme des victimes et on n’est pas sûr que l’acte enfin assouvi soit vraiment un viol. Le brutal passage à la couleur, le gros plan glamour sur la bouche de la femme donne l’impression d’un acte partagé, d’une conjonction de leur mutuelle révolte. Et les ultimes paroles du film (« Tu crois avoir gagné ? C’est moi qui ai gagné ») sont alors moins les paroles triomphantes d’une humiliation victorieuse que la révélation de la réelle marche à suivre face à la société : à la force brutale et irrationnelle, adoptons plutôt une force rusée, sûre d’elle-même et digne.

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Hmmmm… bien dit.

Vous l’aurez compris, Naked Pursuit est un film qui plaira à ceux qui ont l’interprétation vagabonde. C’est là sa principale richesse. Je me suis même demandé d’ailleurs si le réalisateur n’avait pas une autre idée derrière la tête. Réfléchissez bien : cette femme qui court tout le temps en ayant l’air de dire « attrape-moi si tu peux ! », et cela afin d’éviter d’être « mangée ». Ça ne vous rappelle rien ? Mais si voyons ! Rappelez-vous vos années de maternelle. Pour moi, c’est très clair, Naked Pursuit est simplement une version pinku de Roule galette. Si vous gardez un souvenir ému des classiques du père Castor et que vous ne dédaignez pas le pinku eiga engagé, n’hésitez pas, ce film est pour vous.

Voilà, j’espère que le film et l’épisode de Sazae-san vous ont plu parce que la soirée est finie. Pour le deuxième film, on verra ça plus tard car avec les dix pots de glace que je me suis enquillé durant la projection je n’ai plus qu’une envie : aller vomir tout mon soûl et rentrer me coucher.

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