Petrel Hotel Blue (Koji Wakamatsu – 2012)

Putain de taxi. Oui, mille fois maudit le taximan qui renversa le 12 octobre dernier Koji Wakamatsu. Car malgré ses 76 ans, force est de constater que le vieux avait encore de beaux restes sur le plan cinématographique. United Red Army bien sûr, sans doute son dernier chef-d’œuvre, mais aussi des films comme le Soldat Dieu et ce Petrel Hotel Blue passé relativement inaperçu.

Il faut dire que le film ne paye pas de mine avec son minimalisme affiché. Loin de la fresque ambitieuse d’United Red Army, on est ici dans un embryon d’histoire avec une poignée de personnages. Yukio, le personnage principal, sort de prison après sept ans à cause d’un casse qui a mal tourné. Il est un peu remonté car le jour du braquage, ses deux coéquipiers lui ont fait faux bond : Kohei s’est enfui au dernier moment tandis que Yoji, pourtant l’instigateur de ce plan foireux, ne s’est même pas montré le jour J. C’est d’ailleurs surtout envers ce dernier que Yukio décide de se venger. Après avoir appris de Kohei qu’il est le patron d’un petit restaurant sur l’île d’Oshima, il décide de s’y rendre, bien décidé à le faire cracher au bassinet. 

Kohei et Yukio

C’est le résumé de la première partie. A priori une histoire de vengeance classique. Des malfrats, un plan foireux, une vengeance qui peut potentiellement mal tourner, on est en plein film noir. Sauf que dès cette partie le spectateur est happé par une ambiance particulière qui lui fait très vite comprendre que non, ce film n’aura décidément rien d’un film noir classique. Dépouillé, peu bavard, quasi silencieux et, lorsqu’il ne l’est pas, c’est pour être accompagné par une ambiance « musicale » abstraite signée Jim O’Rourke. On pourra trouver cela passablement chiant et pourtant, difficile de nier à Wakamatsu une originalité dans ce parti pris radicalement différent de ces précédents films. Différent et en même temps assez semblable puisqu’on y retrouve cette ambiance mauvais rêve acide que l’on a pu avoir dans ses films les plus avant-gardistes mais aussi dans un titre comme United Red Army. L’impression est accrue lorsque Yukio débarque à Oshima et tombe sur cette donzelle : 

La gosse Rika entre en scène, et je vous prie de croire que cette croupe blanche en mouvement capte tout de suite l’attention bienveillante du regard mâle.

Rika, avec sa silhouette moulée dans sa robe blanche, ses hanches voluptueuses, ses seins lourds et sa bouche pulpeuse accroche tout de suite le regard de Yukio et celui du spectateur. Il la suit jusqu’à un restaurant et découvre qu’elle est la femme du proprio qui s’avère être Yoji. Le hasard fait bien les choses, Yukio va pouvoir passer à sa vengeance et faire cracher à Yukio 5 millions de yens en guise de dédommagements pour les sept ans passés derrière les barreaux à cause des défaillances de ses acolytes. Mais au-delà de la vengeance, on comprend qu’il y a de l’autre côté fascination pour Rika. Elle a beau être absolument muette (deux lignes de dialogues pour Hitomi Katayama, pas trop dur comme rôle), passer son temps à fumer  à la fenêtre pour regarder la mer, elle hypnotise le moindre quidam mâle qui passe dans les parages. Décide-t-elle de quitter sa chaise pour servir une bière à Yukio, le temps semble tout à coup se suspendre et le moindre choc de ses talons hauts sur le sol accapare tout à coup l’ambiance sonore du restaurant. C’est que Rika est belle, magnifique même (faut reconnaître qu’Hitomi Katayama, c’est quand même quelque chose), mais d’une beauté hors de ce monde. Et le film quitte alors l’univers du film noir pour peu à peu s’enfoncer dans celui du film de fantômes japonais, les yokai. 

De longs cheveux bruns, oui, certes, encore, mais le fantôme est bien plus classe que les innombrables épigones de Sadako (le fantôme de Ringu).

On comprend très vite que quelque chose cloche avec cette jeune femme, qu’il y a quelque chose de maléfique, comme si elle n’avait d’autre but dans l’existence que d’exaspérer les désirs masculins pour mieux les perdre, les pousser à une issue fatale. On se gardera de dévoiler la fin mais on devine aisément que le film ne se terminera pas très bien. Oshima, comme contaminée par le mal, semble vide de toute existence intéressante. Les quelques personnages que l’on y rencontre semblent des âmes dégénérées, comme ce flic meurtrier qui en pince pour Rika mais aussi pour ce militant d’extrême gauche blablatant un discours ridicule qui répond malicieusement aux discours sérieux mais tout aussi vide des personnages d’United Red Army. A l’opposé, les personnages du début, Yoji et sa femme, ainsi que la mère d’un de ses camarades de détention, apparaissent finalement comme les seuls personnages réalistes et équilibrés du film. Le séjour dans Oshima agit donc comme un venin qui s’infiltre lentement mais sûrement dans une réalité qui semble peu à peu s’effondrer, mais aussi dans la volonté de Yukio. Il devient assez rapidement une coquille vide se plaisant dans sa nouvelle vie minable auprès de Rika (il arrivera une chose malencontreuse  au proprio du resto et Yukio s’empressera de le remplacer) que la venue d’un ancien compagnon de cellule ne parviendra pas à bousculer. Et le même venin a la vertu aussi de s’immiscer dans le spectateur qui devient alors un habitant d’Oshima et, comme Yukio, un contemplateur hébété de Rika, saisi par la volupté fantomatique de son corps et perdu dans les paysages désertiques dans lesquels la belle semble prendre un malin plaisir à piéger ses admirateurs. 

Avec une telle arme, je l’avoue, je serais aussi tombé dans le panneau.

Bref, les amateurs de films contemplatifs distillant une atmosphère aussi mystérieuse que vénéneuse trouveront leur compte. Pour les autres, que vous dire de plus pour achever de vous convaincre ? Ah ! peut-être ceci : que passer à côté de ce film, c’est passer à côté d’un Koji Wakamatsu et d’une Hitomi Katayama en mode Alerte à Malibu et ça, c’est quand même pas si courant. Bien joué Koji ! mais on en attendait pas moins d’un réal’ qui a dénudé à l’écran des dizaines et des dizaines de bijins. 

« C’est un métier mon petit, c’est un métier. »

8/10

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