Yoshiwara (Max Ophüls – 1937)

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Le Japon.

Max Ophüls.

A priori, tout devrait bien se passer entre ces deux-là. Surtout lorsque l’on vient de s’enquiller, comme je viens de le faire cette semaine, la Ronde, le Plaisir, Madame de… et Lola Montès. Après s’être fait des délices de la contemplation des quatre ultimes chef-d’oeuvre d’Ophuls, on se dit que ce gars-là maîtrisait tellement son art qu’il y a finalement bien peu de chance d’être déçu. Et puis, on n’a pas pour fan absolu Kubrick pour rien quoi (1)! C’est ainsi que je me faisais un joie de visionner ce Yoshiwara mettant en scène une histoire d’amour dans le cadre du fameux quartier des plaisirs de Tokyo. On s’imagine tout de suite un savant mélange entre les grisettes de la Ronde et la liaison tragique de Madame de…, le tout servi avec moult kimonos, rickshaws et geishas. Le film absolu finalement, le dépouillement sophistiqué à la japonaise rencontrant la classe d’un réalisateur européen incarnant la grâce, l’élégance. Hélas, le résultat fut tout autre…

Car oui, Yoshiwara, un des neuf films tournés en France par Ophuls après sa fuite d’Allemagne (il était d’origine juive), est un film mineur. La faute peut-être à un manque d’inspiration, mais sans doute avant tout à un manque de moyens. A l’origine, le film devait être tourné au Japon. Malheureusement, en fait de Japon, le spectateur se retrouve face… au jardin de la porte de Saint-Cloud ! Certes, le noir et blanc, la mauvaise qualité de la copie (le film est introuvable en DVD) contribue à gommer les défauts mais enfin, difficile de ne pas se fendre d’un bon gros sourire narquois devant cette reconstitution de Yoshiwara en carton pâte qui ferait presque des villes maquettes dans les Godzilla des modèles de réalisme. D’emblée, il y a souffrance tant le film sans prêter la croupe au ridicule. Et ce ne sont pas les rôles secondaires jouant les receleurs, les maquerelles et les geishas qui vont sauver la mise. Car en fait de geisha, on a ça :

Oui, des actrices françaises grimées comme il faut pour faire oublier – en vain – l’absence totale de traits asiatiques. Et sans efforts pour donner dans la prononciation un petit quelque chose d’exotique. L’accent est bien de cheu nous et n’aurait rien à céder à la première madame venue de la Maison Tellier de l’époque.

Vraiment, il faut le croire pour le croire. Certes, ce n’est pas la première fois que l’on voit ce style d’appropriation de l’orient par l’occident, quelques années plus tard, Victor Schertzinger fera de même avec the Mikado :

Mais ce qui peut passer avec une comédie musicale est tout de suite moins évident dans une histoire d’amour dramatique ancrée dans un cadre se voulant réaliste. Dès les premières minutes, une tenace odeur de carton pâte vous assaille les narine et vous obligent à regarder la suite avec un certain second degré pour ne pas tomber dans la tentation de tout arrêter.

Evidemment, cela donne un côté improbable vieillerie rigolote qui n’est pas sans charme. Mais à l’aulne des chef d’oeuvre ophulsien, ça fait tout de même un peu mal. D’autant que l’histoire d’amour en elle-même n’a rien non plus d’une réussite. Le lieutenant russe Serge Polenoff (Pierre Richard-Willm) :

 

tombe amoureux de Kohana (Michiko Tanaka) :

… jeune femme de noble extraction obligée de faire la geisha à Yoshiwara pour sauvegarder l’héritage familial. L’amour est réciproque, les deux tourteraux projette de se marier, se marient mais, malheureusement, voient tous les projets de bonheur s’effondrer lorsqu’une sombre histoire d’espionnage orchestrée par d’hideux officiers jap’ tout droit sorti du Lotus Bleu :
vient à ravager leur idylle. Préfigurant l’histoire de Madame de…, un des personnages viendra à mourir et l’autre n’aura d’autre alternative que de le suivre dans la tombe.

 Pour minimaliste qu’elle soit, l’histoire se laisse regarder sans grand déplaisir non plus, d’autant que la présence de Sessue Hayakawa (déjà rencontré ici) en coolie amoureux désireux de protéger son ancienne maîtresse n’est pas sans piquant.

Quoique sobre, son interprétation déterminée et menaçante réussit à faire un intéressant contrepoint aux scènes de guimauve entre le Russe et la Japonaise. Mais cela reste bien peu de choses devant cette reconstitution d’opérette peuplée par des personnages archi stéréotypés qui servent une bouillie de cinéma populaire avec de vrais morceaux de clichés dedans. A sauver malgré tout cette scène badine dans laquelle Serge  mime à une Kohana occidentalisée ce que seront leurs futures soirées à l’opéra :

 

… fantasment un festin dans un restaurant russe :

… ou s’imaginent dans une calèche volant sur les routes de campagne :

Durant cette scène d’intérieur, les deux personnages transforment leur salon en un véritable carrousel mental. C’est un peu surjoué, un peu redondant dans les effets, mais cela ne manque pas de candeur et n’est pas sans évoquer d’autres personnages ophulsiens, par exemple le couple de la deuxième histoire du Plaisir, film à sketchs d’Ophuls tiré de nouvelles de Maupassant. Mais pour le reste, il faut bien se résigner : le film n’a qu’à offrir une romance exotique dont l’intérêt principal est d’avoir un certain charme vieillot. Et l’amateur d’Ophüls n’a pas même la consolation de la virtuosité technique du maître, virtuosité faite de travellings et de caméra en mouvement, tout est dans l’académisme le plus statique, même si certains plans ne sont pas sans offrir un certain plaisir sur le plan de la photographie, photographie mettant parfois en valeur certains aspects thématiques :

 

Deux scènes que tout oppose : d’un côté l’obscurité, de l’autre la lumière, d’un côté le saphisme, de l’autre l’hétérosexualité, d’un côté une posture soumise, toujours courbée et accompagnée d’un regard qui ne fixe rien, de l’autre une posture altière, occidentalisée, accompagnée d’un regard qui se fixe lui-même dans un miroir.

 Allez, il est temps de conclure :

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En gros, pour résumer, un film de Max Ophüls sur Yoshiwara, même à ch…, ne peut pas être totalement un mauvais film. Tel est l’apanage des maîtres.

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(1) Kubrick n’a jamais nié son goût pour Ophuls, goût qui transparaît dans les scènes de bal des Sentiers de la Gloire ou d’Eyes Wide Shut.

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