Flowers (Norihiro Koizumi – 2010)

A priori ce film n’avait rien pour m’emballer avec son projet de dresser le portrait de six femmes de plusieurs générations et appartenant à une même famille. Un peu trop douceureux, un peu trop clinquant, ça sentait le déballage de stars ostentatoire et sans contenu. L’idée de retrouver le charmant visage de Rena Tanaka était séduisante mais après, le voir au milieu d’un coulis de bons sentiments l’était moins. Un peu sans espoir j’entamai malgré tout le visionnage de ce DVD qui traînait sur un coin de mon bureau depuis un certain temps. Quelques heures après avoir vu, je ne dirais pas que je suis tout pantelant d’émotions mais finalement assez content de l’avoir vu, ce grâce à un excellent casting, une mise en scène originale dans son projet et un nom qui se rappelle à notre souvenir à la moindre scène…

Yasujiro Ozu.

Difficile en effet de ne pas voir dans Flowers une sort d’hommage au maître. Sans aller jusqu’aux champ/contrechamp au ras des tatamis qui auraient pu donner un film un côté pastiche un peu lourdingue, Koizumi restitue ce que l’on pourrait appeler un « esprit Ozu », une sorte d’ode à la banalité de la vie dont le flux est parfois perturbé par des décisions importantes (un mariage, une naissance…) mais qui au final reprend toujours son cours tranquille. On assiste à une agitation un peu vaine de certains personnages, agitation dont on sait qu’elle laissera tôt ou tard la place à une sérénité heureuse. Ainsi le personnage qui ouvre le film :

Rin

Rin est la plus jeune des six femmes du film. Nous sommes en 1939 et le jeune femme se voitr quasiment sommée par un père autoritaire (mais que l’on devine aimant) d’épouser un jeune homme de bonne famille. Angoissée à cette idée, projetée qu’elle est vers un avenir incertain, Rin tentera de se rebeller en s’enfuyant de la maison. Elle ne sait pas encore qu’elle va être à l’origine d’une famille qui va compter parmi ses membres cinq jolis specimens de la gent féminine. Pour le moment elle a un choix à faire, ou plutôt une sorte d’acceptation, de « délectation du moment présent » (1) qui lui permettra de s’affranchir de toutes craintes. Apaisée (grâce notamment à l’intervention de sa mère), Rin reviendra auprès de son père pour s’excuser de son attitude et montrer qu’elle est prête à se marier. Comme par magie, cet apaisement semblera déteindre sur la réalité et illuminer la rencontre de son époux, ce dernier auréolé d’un calme et d’une beauté qui semblent être les exacts pendant de ceux de Rin.

Autre exemple, celui de Midori :

Nous sommes cette fois-ci en 1969. Fille de Rin, Midori partage avec elle sa crainte de franchir le pas, à la différence que cette fois-ci le mariage n’est pas imposé par la famille mais proposé par un jeune homme au physique pas vraiment de jeune premier mais sincère dans son amour. Devant l’obstacle, Midori trouvera un soutien tranquille en la personne d’un écrivain de romans érotiques et de sa soeur, Kaoru :

Autre femme, autre problème, autre hésitation : comment faire son deuil d’un amour perdu dans de tragiques circonstances ? Rin avait peur de l’avenir, Kaoru est encore paralysée par son passé. Elle aussi devra accepter de plonger dans l’instant présent pour s’en sortir et donner un nouvel influx à sa vie.

Terminons cette génération avec la troisième soeur, Sato :

Le dilemme est autre : une tension existe entre son désir de maternité et un souci médical qui rend dangereux un nouvel accouchement. Ici, ce n’est pas tellement le personnage qui hésite mais son entourage avec son mari qui essaye de la dissuader de mener à terme sa grossesse. Tout cela en vain, si Sato pense à l’avenir, c’est plus à ce que seront ses deux filles qu’à son propre sort.

Terminons justement avec ses deux filles. La cadette, Kei :

… apparaît finalement comme le parfait prolongement, le double de sa mère. Elle est née au moment où sa mère est morte. Ceci aurait pu la hanter, la culpabiliser mais il n’en est rien tant Kei apparaît comme une force tranquille uniquement tournée vers les moindres détails du présent susceptibles de lui apporter du bonheur. En cela elle apparaît comme le personnage balsamique idéal pour aider sa soeur aînée, Kana :

Il y a de l’ombre en elle. Ombre de pianiste tout d’abord. Bien qu’elle soit douée, elle n’a malheureusement qu’un rôle de tourneuse de page lors de concerts. Ombre de mère ensuite puisqu’elle connaît clairement des affres par rapport à sa grossesse. En cela elle apparaît comme un double inversé à la fois de sa soeur et de sa mère. Que choisir entre une carrière prometteuse mais qui tarde à éclore et une maternité qui doit la transformer en une des fleurs du titre ? Le rôle de Kei sera prépondérant.

On le voit, Flowers offre un condensé de situations qui sont autant de variations scénaristiques ozuesques. On assiste à chaque fois à une fédération d’autres membres de la famille autour du personnage qui connaît ses douces affres. Il est touché moralement, il ne va pas bien, ses proches le voient, ses proches le savent, et cela les touche aussi. Aussi essayent-ils de vaincre son angoisse à coups de paroles amicales et de marques d’attention aussi touchantes que discrètes. 

Cette atmosphère cotonneuse aurait pu suffire à contenter le spectateur. Mais Koizumi est allé plus loin en essayant de reconstituer les différentes époques à la fois dans les objets, les costumes, les décors, mais aussi le type d’image utilisée au cinéma d’alors. L’exemple le plus frappant est très certainement l’étalonnage de l’histoire des soeurs Midori et Kaoru :

Voilà le spectateur plongé dans le cinéma des 60’s, plus précisément celui du Ozu des 60’s, le Ozu des films en couleurs, ceux qui l’ont fait découvrir tardivement en France et qui lui ont aussitôt assuré une reconnaissance critique sans conditions. Mais aussi le Ozu du détails minutieux qui échappe admirablement à toute représentation réaliste pour tendre paradoxalement vers l’abstraction. J’ai souvent eu au visionnage de ses films une impression de me trouver face à un album de Tintin ou mieux, de Spirou, celui du Franquin des années 60. On se trouve face à un univers saturé d’objets de leur temps, qui figent à la fois l’histoire dans son époque mais qui en même temps lui donnent paradoxalement une atemporalité irréelle. A tel point que les décors donnent parfois l’impression d’être moins un cadre à l’histoire qu’un personnage discret, un écrin rassurant dans lequel les personnages vont évoluer et trouver une solution à leurs petits gros problèmes. Soyons clair : le travail de Koizumi dans cette stylisation du décor n’atteint pas l’excellence d’Ozu, les objets n’ont pas vraiment la même présence magnétique. Peut-être même que ce point commun que je vois avec Ozu n’est que le fait d’une simple envie de bien faire les choses en matière de reconstitution d’une époque. Il n’empêche que l’ensemble s’impose avec une certaine cohérence et un charme indéniable, et ce jusque dans la bande son et le jeu des actrices (toutes excellentes) qui varient en fonction des enjeux et de l’environnement. Une fois n’est pas coutume, ma préférence va pour l’histoire de Midori campée par une Rena Tanaka dont les grand yeux furibards et la moue boudeuse pimentent joliment un personnage de garçon manqué en quête de féminité, le tout accompagnée d’une musique rétro pleine de malice.

Bref, s’il n’est pas totalement exempt d’un soupçon de guimauve que ne renieraient pas nombre de dramas, ce Flowers-là arrive largement à sauver les meubles grâce à ses références évidentes à Ozu mais aussi par son enchevêtrement d’histoires variées aussi bien dans leur forme que dans leur ton. Eh ouais, Olrik a biché une histoire qui s’appelle « Fleurs », avec six bijins dedans sans que l’on voit le moindre bout de sein ou de fesse durant une centaine de minutes. Où va le monde hein ?

(1) dixit Michel Ciment dans un documentaire de 1978, « Yasujiro Ozu et le Goût du Saké », que Criterion a eu la bonne idée de reprendre dans son édition du Goût du Saké (An Autumn Afternoon en anglais). Le critique français synthétise joliment en quelques phrases le cinéma d’Ozu et l’on a aussi la bonne surprise de voir Georges Pérec exprimer son admiration pour le cinéaste ainsi qu’un Fabrice Luchini récitant du Lao Tseu face à la caméra !
flowers

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Un Commentaire

  1. Personnellement j’ai vraiment trouvé ça mièvre, le mariage, les enfants nianiania…. Le montage rend l’histoire très confuse au début et je trouve ce Japon des années 60 vraiment très kitsch.
    On sent effectivement un hommage à Ozu, surtout avec els séquences en N&B de Rin, mais bon ça fait pas le film je trouve…

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