Maîtres de demain ? #2 Aliens (Yuko Watanabe – 2007)

Allez, je crois que je suis parti, aussi implacable que le froid russe sur les miches de nos valeureux grognards après la bataille de Moscou, pour passer en revue l’intégralité de ces films de fin d’études. Deuxième métrage du coffret de l’année 2007, ce Aliens de Yuko Watanabe (qui n’a pas fait grand chose depuis) semble a priori insignifiant ou tout du moins assez anecdotique. Pourtant, en visionnant attentivement ces 35 minutes, on s’aperçoit combien Watanabe a maîtrisé de bout en bout son sujet et combien le moindre plan fait sens, apporte quelque chose à la narration. C’est une fausse simplicité qui offre en réalité une kyrielle de détails intéressants que le spectateur aura loisir, ou non, de découvrir.

L’histoire commence avec une vieille histoire folklorique. Il était une fois une jeune femme, Rica, qui laissa un jour sa ville pour se rendre à un trou perdu où se trouvait un joli lac. Elle y fit la rencontre d’un homme brutal, Mabuchi, et d’un homme « ayant une femme à l’intérieur » (un homosexuel donc), Ataru.

Passé cet incipit scandé par une chanteuse dans le plus pur style kabuki, on assiste à une scène de meurtre : une jeune femme est agressée par un homme après lui avoir révélé qu’elle était enceinte, le tout se passant à proximité d’un lac.

Dès cet instant, le film suivra sans faillir une direction narrative : une décomposition de la réalité, ou plutôt une façon de se soumettre, de reproduire peu à peu une vieille histoire folklorique. Cette contamination du réel est signifiée par la présence persistante d’un serpent :

… dont un vieil homme révèle qu’il s’agit d’un esprit qui exauce les vœux des femmes désespérés.

Ataru, jeune postier vivant encore chez sa mère, découvrira le lendemain de l’agression le corps de la jeune femme. Fort heureusement, son agresseur aura raté son coup. La jeune femme s’en sortira indemne physiquement mais pas mentalement : devenue amnésique, il ne lui subsiste qu’un maigre souvenir, son prénom : Rica.

L’histoire sera pour elle celle d’une quête : le recouvrement de son passé. En bon ange gardien, ataru l’aidera tout en opérant progressivement sa propre métamorphose : devenir un homme-femme. Cela commencera par une épilation de ses jambes, puis par un foulard coquet autour du cou ou l’aveu amoureux à l’un de ses amis. A chaque fois entre ces différentes étapes, un plan nous montre le serpent. Tout va bien : les deux personnages se transforment, permettent au conte de poursuivre son déroulement narratif. Ataru devient de plus en plus femme tandis que Rica se souvient de plus en plus : des flashs de sa vie passée lui reviennent de plus en plus fréquemment et le spectateur comprend que sa vie à la vie à la ville n’avait sûrement rien de glorieux : images de sites de rencontres, propositions de rendez-vous extraconjugaux tarifés, tenue et maquillage contrastant avec la beauté naturelle de Rica lorsqu’elle vit chez Ataru, on se dit que la découverte du passé rique d’être une double épreuve pour la jeune femme.

A côté de ces deux personnages, il ne faut pas en oublier un troisième : Mabuchi, l’agresseur de Rica. Préoccupé à l’idée que sa victime retrouve la mémoire et le dénonce à la police, il est prêt à agir de nouveau pour finir ce qu’il a commencé. Détail intéressant : l’homme est marié à une jolie femme :

… dont on apprend qu’elle est elle aussi originaire de la ville. « Ce doit être dur pour elle de vivre à la campagne. – Surtout avec Mabuchi ! » commenteront deux policiers, laissant entendre que le caractère de l’homme est sans doute loin d’être paisible. Auquel cas celui de son épouse doit être absolument remarquable pour accepter de s’enterrer dans la cambrousse pour vivre avec un sale type. Finalement, il y a dans cette femme un peu du double inversé de Rica. Personnage positif venue de la ville, elle arrive dans un patelin pour y connaître le bonheur… avant de connaître peut-être le malheur avec une éventuelle arrestation de son mari. Rica est en revanche un personnage mauvais qui va rencontrer le malheur de perdre la mémoire, avant, peut-être, de trouver un meilleur sort.

Allons plus loin : cette jeune épouse rencontre un homme surviril à qui la relation conjugale ne suffit pas, il lui faut rencontrer d’autres femmes. Et passer au meurtre lorsque l’une d’elle lui avoue qu’elle est enceinte ne l’effraie pas : dans cette atmosphère de conte, nous nous retrouvons évidemment face au vieux topos de l’homem croqueur de femme à la Barbe bleue. En parallèle à cet homme, Rica rencontre un homme qui serait quant à lui « sous-viril ». L’histoire suit dès lors une intéressante symétrie qui enrichit la narration initiale, celle de la reproduction d’un conte folklorique, et le spectateur attend la scène qui fera logiquement basculer le film vers le happy end (puiqu’il commence avec un « bad beginning ».

!SPOIL !

(tu biches, hein A.rnaud ?)

Cette scène a lieu dans un restaurant. Rica contemple devant elle des cartes sur lesquelles elle a inscrit des bribes d’informations sur son passé supposées l’aider à retrouver la mémoire. Soudain, elle se lève et se rue aux toilettes pour aller vomir un coup (elle vomit beaucoup dans le film. Le fait qu’elle soit enceinte n’aide pas mais on compend surtout que c’est un acte révélateur d’un dégoût par rapport à ce qu’elle soupçonne sur son passé un peu nauséeux). Puis, en se ragardant dans le miroir, elle fait ce geste :

Autre motif intervenant régulièrement tout le long du métrage, celui de Rica et de son reflet dans un miroir. En le touchant, on comprend que quelque chose s’est passé : ou bien son identité passée lui est revenue, ou bien elle a fini par se dire que cela n’avait aucune importance et qu’il fallait finalement meiux pour elle reprendre sa vie avec son nouveau moi. Dans les deux cas, Rica sort des toilettes apaisée et peut découvrir amusée Ataru qui pendant ce temps en a profité pour réaliser l’ultime étape de sa métamorphose :

Le happy end se rapproche. Comme dans tout bon conte qui se respecte, il faudra tout d’abord régler le problème du châtiment du méchant. Cela se fera grâce à un piège assez folklorique dans lequel tombera lourdement Mabuchi :

Une dizaine de villageaois, tout identifiables avec l’uniforme de leur métier, tomberont sur le palletot du vilain qui s’apprêtait à tuer une deuxième fois Rica postée seule au bord du lac. Fin de l’histoire pour Mabuchi et son épouse. Reste celle de Rica et d’Ataru. Sans transition, un plan nous montre la mère d’Ataru à la maison :

Seule mais pas nécessairement malheureuse. Pour tout dire tranquille, comme cette douce lumière autour d’elle, comme ce thé qu’elle sirote, alors qu’une scène précédente nous l’avait montrée en train de s’offrir un verre d’alcool. Finalement, cette dame a aussi opéré sa propre métamorphose. Après s’être enfin débarassée de son grand rejeton, elle peut enfin prétendre à un nouveau départ dans la vie.

Ce nouveau départ,  il interviendra pour Rica et son ami(e) dans la scène suivante. Et c’est en toute logique que la structure cyclique du récit fera répondre aux premières images campagnardes un plan nous montrant nos deux personnages, pris en auto-stop sur un side-car, se diriger vers la ville :

Avec tout de même une ultime interrogation : pourquoi « Aliens » ? Qui sont-ils ? On pense à nos deux personnages. Mais pourquoi les qualifier d’ « aliens » , avec l’idée d’anormalité que ce terme peut suggérer. Au sens premier du terme, Rica et ataru sont effectivement anormaux. Ils sont en dehors de la norme, l’une est en rupture avec son passé, l’autre avec son identité en tant qu’homme. Mais paradoxalement, cette fracture avec eux-mêmes ne les handicapent en rien, au contraire, ils semblent l’accepter, la vivre parfaitement, et c’est en pleine confiance qu’ils partent pour la ville, lieu que fuit autrefois un modèle de normalité, l’épouse de Mabuchi. Il y a à la fin comme une esquisse de critique sociale, convenue mais finalement assez originale du fait qu’elle est nimbée d’une atmosphère de conte : pour espérer survivre à la ville, il convient d’être plus proche de l’ « alien » que de l’être humain.

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2 Commentaires

  1. Dites, justement, en parlant de votre lutte contre le spoiler qui sommeille, je voulais vous demander, lorsque vous mettez « !Spoil! » en lettres de sang, c’est jusqu’à la fin du post ou il y a une fin de spoil ?

    La lecture de ce post (enfin, cette partie de post) me fait songer aux études de texte du temps du bac de français, en bien mieux…

  2. « !Spoil! » en lettres de sang, c’est jusqu’à la fin du post ou il y a une fin de spoil ?

    En ce qui me concerne, c’est jusqu’à la fin du post puisque mes « analyses » interprétatives ont tendance à suivre le mouvement du film. Mais promis, pour le cas où le spoil prendrait juste quelques lignes, je l’indiquerai.

    Olrik, plus « étude linéaire » que « commentaire composé »

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