Ken Ki (Kenji Misumi – 1965)

ken ki poster

Deuxième volet de la trilogie du sabre, Ken Ki (la Lame Diabolique) met à nouveau en scène un personnage de bâtard maudit. Avec ici une révélation encore plus surprenante que celle de la naissance de Shingo, le héros du premier film : Le personnage principal, Hanpei (le « tacheté »), de nouveau joué par Raizo Ichikawa, serait le fruit des amours d’une femme et… d’un chien. Sa mère, première suivante d’une dame, aurait eu pour consigne par cette dernière de s’occuper après sa mort de son chien, comme s’il c’était elle-même.

On ne sait pas ce qu’il s’est exactement passé entre la jeune femme et le brave toutou, mais la rumeur a très vite fait son chemin et n’a eu aucun mal à faire les choux gras de rivales au sourire carnassier :

Les canidés ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

23 ans plus tard, le jeune Hanpei souffre de cette situation. Moqué par tout le monde (on le surnomme « inuko », l’enfant de chien), il n’a guère de soutien en dehors de son père adoptif, un vassal sans le sou mais plein de dignité. On retrouve ici le motif du père gardien des anciennes valeurs que l’on avait aperçu dans Kiru. Comme pour ce film, l’un des soucis du père est de voir son fils devenir meilleur et, surtout, s’accomplir dans une voie, quelle qu’elle soit. « Tu dois acquérir quelque chose d’extraordinaire » lui dit-il sur son lit de mort. Pour Hanpei, ce « quelque chose » sera le jardinage, domaine dans lequel il ne tarde pas à exceller et à susciter un certain respect même auprès de ceux qui le moquaient. Il n’y a rien à y redire : Hanpei est doué pour cultiver les fleurs, il mérite le respect, d’autant plus qu’un seigneur, ayant entendu parler de ses talents, a décidé de le prendre sous son aile.

Si les vingt premières minutes illustrent une vie finalement assez pépère, il n’en va pas de même avec la suite qui nous montre comment cette vie, qui aurait pu être tranquille, absolument sans histoire, va peu à peu sombrer dans la tragédie.

Un monde de fous

Tout d’abord, Hanpei a le malheur de vivre dans une époque faussement apaisée. Une scène au début du film nous montre des samouraïs en train de discuter des talents de jardinier d’Hanpei. « Il a raison, à notre époque on a plus besoin de jardiniers que de samouraïs ». À voir. Ken Ki possède en effet une intrigue politique qui montrera une facette peu reluisante du monde des samouraïs. Espionnage, guet-apens, il semblerait au contraire que l’on ait toujours bien besoin des lames des samouraïs. Plus inquiétant, les hommes à leur tête sont des fous. Ainsi le seigneur qui choisira de faire travailler Hanpei à son jardin, est-il littéralement fou à lier, Roi Lear fantoche prompt à blesser ses propres hommes.

Plus généralement, la folie est incarnée par les hommes qui ne pensent qu’à se battre, à se jalouser entre eux, à s’humilier voire à essayer de violer la jolie fille du village au détour d’un chemin.

1er Jardin secret : la jeune fille

La jeune femme en question est l’un des rares personnages positifs du film. Là aussi, on ne peut s’empêcher de penser à Kiru et son trio de personnages féminins : la mère, la sœur et l’amante. Dans Ken ki, la jeune femme tient à la fois de la petite sœur complice et de la fille par qui l’éveil à l’amour de Hanpei va se faire. Visuellement et narrativement, Misumi choisit de symboliser leur relation en les associant à la réalisation d’un étonnant projet : couvrir de fleurs un charmant endroit traversé d’une rivière :

C’est l’expression du « jardin secret » prise au pied de la lettre. Ces séances de jardinage en couple sont en tout cas les seuls moments heureux du film. Car à côté de cette rencontre initiatique, Hanpei en fait une autre :

Il tombe un jour sur Daigo Yaichiro, vieux samouraï virtuose du sabre.

2ème jardin secret : la lame

La fascination pour Hanpei est totale. Durant un an, il retrouve Daigo dans la forêt simplement pour observer les mouvements du maître et essayer d’assimiler sa technique, technique laconiquement résumée en par Daigo en ces termes : « Il n’y a qu’une seule technique : dégainer, tuer, rengainer. C’est tout. »

Au terme d’une seule année, Hanpei aura assimilée sa technique sans même avoir touché un katana. « Ton regard est devenu intense au point de pouvoir contenir mon sabre », comprend Daigo. Réapparaît alors le thème du don, du talent quasi divin ou plutôt, dans le cas d’Hanpei, quasi infernal. Si la jolie villageoise est son bon génie, Daigo est quant à lui le malin génie involontaire et qui va amener Daigo à sa perte.

Involontairement car Daigo fait penser, encore une fois, à ces personnages de pères tutélaires qui accompagnent le héros dans Kiru. Gardiens du Bushido, ils permettent au personnage de se fixer, de viser un but pour s’accomplir, tout en donnant au père la satisfaction d’avoir transmis quelque chose avant sa mort. Ainsi Hanpei qui, après la mort de son père adoptif, reçoit tout ému un des katanas de son maître, ce dernier étant quant à lui tout aussi ému de léguer son savoir avant de mourir. Le personnage de Daigo est donc un personnage positif qui ne veut que le bien de son protégé.

Evil deus ex machina

Mais comme pour Kiru, tout cela ne servira à rien. Dans le précédent film, la perte du héros était causée par les manigances de samouraïs déloyaux cherchant à attenter la vie du maître. Dans Ken Ki, la mort du maître est plus choquante car elle est le fait du disciple lui-même.

Ce choc est toutefois à relativiser. En fait, ce meurtre accidentel est aux yeux du maître dans l’ordre des choses. Satisfait de voir combien sa technique survit à travers les gestes de son disciple, il meurt apaisé et souhaitant bonne chance à son disciple. Là aussi, le maître, comme pour souligner la fin d’une époque, meurt dans un décor qui le symbolise parfaitement, un jardin zen.

La fin d’une époque… si la filiation, la transmission du savoir avait été totale, il n’y aurait rien eu à craindre, Hanpei serait devenu un grand samouraï susceptible de prolonger cette époque. Oui mais voilà : à partir de ce meurtre, Misumi suggère qu’une part d’ombre n’aura de cesse d’envahir Hanpei. Telles ces fleurs dont il est entouré, la malédiction qui couvait en lui dès son obscure naissance se met à éclore. Et cela par le truchement d’un objet absolument antithétique aux fleurs : le sabre.

Fascination et possession

Juste après la mort accidentelle de son maître, Hanpei n’hésite pas à briser son sabre. Mais pris dans le tourbillon des complots politiques, il ne tarde pas à en récupérer un nouveau. Dans une remise du château de son seigneur, il découvre un curieux sabre appelé Azamaru. On lui explique qu’il a appartenu au bandit Odara, homme ayant sur la conscience des milliers de morts. Mais bien avant lui, il avait appartenu au fougueux général Kagékiyo, homme qui, pour venger la disparition de son clan après une bataille, se fit mendiant et se défigura avec son sabre dans le but de mieux se venger de ses ennemis.

Indéniablement, il y a du mythe dans toutes ces histoires à dormir debout : une servante qui pratique d’obscurs amours ancillaires zoophiles à travers le chien de sa maîtresse, un homme-chien jardinier le jour samouraï la nuit, un bandit aux mille victimes, un fils qui commet un crime œdipien, un endroit secret miraculeusement fleuri, un guerrier mendiant défiguré, le film baigne dans un merveilleux mythologique très différent des exploits abracadabrant d’un Igami Itto dans la série des Lone Wolf and Cub (dois-je rappeler que Misumi en fut le principal artisan ?). Et c’est toute la beauté du basculement d’Hanpei dans le « mal ». Mal entre guillemets car, c’est tout le paradoxe du personnage, Hanpei reste jusqu’à la fin un personnage foncièrement bon. Son seul tort est finalement d’être comme le personnage de la Mauvaise Réputation, de Brassens. Il est « l’autre », le bâtard monstrueux et monstrueusement doué qui énerve instinctivement ceux qui le côtoient. La voie des fleurs aurait pu être la solution pour se faire sa place dans la société. Cela ne durera qu’un temps, une scène montrera en effet deux jaloux avinés piétiner ses parterres.

La deuxième voie sera plus radicale, ce sera celle du bushido. Mais dans ce monde où le sens de l’honneur n’est plus tellement de mise, cette voie conforte Hanpei malgré lui dans son anormalité. D’ailleurs, il faut ici préciser qu’Hanpei dispose d’une qualité pour le moins étonnante (et qui amène parfois Misumi à flirter avec le ridicule) : ses origines canidés lui permettent en effet de courir plus vite que Speedy Gonzalès :

VROOOOARR !

Ce sera le talent qui lui permettra de « monter en grade » auprès de son seigneur et de l’éminence grise de celui-ci, un samouraï qui comprend vite quel parti il pourrait tirer de ce jardinier visiblement béni des dieux. (1)

Mais voilà, malgré ces qualités, le monde dans lequel évolue Hanpei est un monde qui n’a plus besoin de ce type de héros, dès lors il faut qu’il disparaisse.

L’ultime scène résume admirablement la situation. Face à des adversaires si peu loyaux, Hanpei ne pouvait que tomber dans un abominable piège. Ayant reçu une fausse lettre de son amie l’invitant à le rejoindre à leur jardin secret, il trouve sur place plusieurs dizaines de samouraïs tout disposés à l’assassiner sans autre forme de procès. Le symbolisme entre ces fleurs printanières, pleines de vie, et ces corps qui vont mourir les uns après les autres, est saisissant.

Flowers of Carnage

Et le spectateur ne peut se départir d’une impression de boucle sur le point d’être bouclée. Après une naissance merveilleuse, le héros a essayé de se faire une place parmi les hommes. Las, il ne lui reste plus qu’à retourner d’où il vient en s’accomplissant en une sorte de demi-dieu de la mythologique japonaise. Autant dire que ses assaillants ne font le poids et que le joli jardin à tôt fait de se recouvrir d’étranges fleurs. Hanpei réalise alors ce que son père adoptif avait souhaité au moment de mourir, ce « quelque chose d’extraordinaire » qui lui permettra de s’accomplir. En contrepartie, la rupture avec ce monde qui ne l’accepte pas sera consommée et Hanpei, tout de même rudement blessé, n’aura plus qu’à disparaitre. On ne sait à vrai dire s’il meurt vraiment. Arrivant sur le lieu du massacre, son amie ne peut que constater le massacre et l’absence d’Hanpei. Elle crie alors son nom en direction de la montagne, cette dernière ne lui renvoyant que l’écho de sa propre voix. D’abord le fruit d’une métamorphose entre l’homme et le chien, Hanpei en accomplit une deuxième, plus en adéquation avec un  homme telle que lui dans une époque telle que la sienne, il devient, tels le bandit Odara et le général Kagékiyo, une légende.

(1) Citons une curieuse scène dans laquelle Hanpei, excédé de voir son seigneur pris de folie et piétinant ses azalées, lui envoie à une bonne dizaine de mètres une pierre qui l’atteint en pleine cafetière. Un témoin, qui n’est autre que ce bras droit du seigneur, le couvre en affirmant qu’il a bel et bien vu la pierre tomber du ciel, comme un avertissement des kamis.

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