Sympathy for the Clarence Boddicker
Café + Cognac + Havane + Clarence Boddicker = le Bien
Il y a quinze jours, j’ai raté de peu Slocombe. Mais Clarence Boddicker (que je n’avais jamais rencontré), lui, je ne l’ai pas raté. En pleine gueule que je l’ai pris même. Pourquoi croyez-vous que je poste aussi peu en ce moment ? Il fallait que je m’en remette pardi ! Claquage de cortex, vous connaissez ? Non ? Eh bien moi oui, et j’ai bien cru que j’allais fermer boutique, aussi bien dans ces pages que sur Drink Cold. Car ce n’est pas un homme que Clarence mais un ouragan. Il a déboulé chez moi un samedi après-midi sur les coups de quinze heures. Bien sapé comme il se doit, le classicisme décontracté, il avait pris soin de ne pas s’affubler de ces maudites sneakers vert fluo qui émaillent certains articles de son Nasty Diary. Sage décision car j’aurais sinon illico lâché mes chiens (un labrador de 22 ans appelé Boniface et un chien des Pyrénées de 180 kilos répondant au doux nom de Porthos, vous cernez la meute ?). Et à l’idée de voir cette tête blonde, souriante et un peu jeunotte recouverte de mes grosses touffes de poils (même s’il est vrai que Clarence m’a par la suite confié qu’à une certaine époque de sa vie, alors qu’il se trouvait à Tokyo, il aimait à voir recouvrir son visage de touffes de poils, mais je ne crois pas que c’étaient les mêmes, passons), je suis soulagé que ce sinistre spectacle n’ait pas eu lieu.
Oh ! J’ai vu pire, croyez-moi.
J’évoque le visage, je crois me souvenir avoir ressenti une brève surprise lorsque j’ai vu apparaître cette bobine dans l’encadrement de la porte, comme si je m’attendais à « autre chose ». Curieux de voir comment un avatar influe sur votre imagination, votre représentation mentale des gens. Comme si je m’attendais inconsciemment à quelque chose s’approchant plus ou moins de ceci :
Et bien sûr, non, Clarence ne ressemble en rien à Kurtwood Smith, comme moi je ne ressemble en rien à Joe Shishido. Mais l’écriture, le style, la vision de la vie qui transparait sur son blog ou sur DC , tout cela conjugué à cet avatar, m’a amené à me façonner « mon » Clarence Boddicker, exactement comme je me façonne « mon » San-Antonio, « mon » Marlowe, « mon » capitaine Achab, fantômes mentaux aux contours imprécis. Aussi ai-je été un peu dérouté par cette apparition. Mais quoi, il s’agissait de Clarence Boddicker, LE Clarence Boddicker et je n’allais pas bugger comme un con devant une enveloppe différente de ce que j’imaginais. La suite ne pouvait que s’annoncer pleine de promesses…
Avant d’aller plus loin, il faut ici préciser que la rencontre se fit par l’entremise de Lolo, commentateur bien connu du Nasty Diary et ami (en enlevant ici tout ce que le terme peut avoir de galvaudé) de Boddicker. Les mystères d’internet sont insondables : je connaissais Lolo (le vrai, la personne physique) mais sans savoir qu’il était cet avatar. Et inversement, il était loin de suspecter que le respectable père de famille que je suis était le dénommé Olrik, un des drôles sévissant sur DRINK COLD. La révélation de notre connaissance commune a eu lieu il y a quelques semaines au détour d’un verre de pineau bien innocent mais présenté de façon machiavélique :
« Au fait, je dois t’offrir un verre… au nom d’une connaissance commune sur internet…
- Ah ? Euh… (imaginez ici un air passablement stupide)
- Oui, monsieur Clarence Boddicker »
Étrange sensation que de voir son identité sur le net connue de quelqu’un appartenant à la vraie vie. Sur le coup, j’ai eu l’impression d’avoir été découvert, mis à nu, et le pineau me parut receler un arrière-goût un peu désagréable. Puis, en y réfléchissant, que le lien avec un parfait inconnu se fasse par l’intermédiaire de quelqu’un comme Lolo avait de quoi rassurer. Je sortis une banalité du style « que le monde est petit ! » (mais que dire d’autre ?) et repris mon pineau qui fit apparaître alors une saveur plus sucrée.
Pour en revenir à la rencontre officielle avec Clarence, Lolo, qui l’avait accompagné en voiture, se proposa de nous laisser faire plus ample connaissance en accompagnant les dames et les marmots à… un salon de la mercerie !
Ici, un serrement au cœur m’empêche de continuer. Je pose ma plume, tremblant de honte et de colère vis-à-vis de ma lâcheté qui laissa ce vaillant soldat se sacrifier dans cette terrible épreuve :
OLRIK – Hein ? Déconne pas c’est le salon de la mercerie, tu vas y rester vieux ! Tu sais pas à quoi tu t’exposes, c’est des enragées là-bas !
LOLO – Qu’importe ma personne, ce qui compte c’est le Japanisthan libre.
CLARENCE – D’accord fils, accomplis ta mission. Mais sache que ton courage vibrera à jamais dans nos cœurs.
LOLO (à part) – Putain ! Ça me fait une belle jambe, tiens !
Soldat Lolo, c’est au nom du Japanisthan que je vous décore de la Ganbarimasu, la grande jarretière du courage. Votre sacrifice héroïque ne fut pas inutile car il permit au Général Clarence Boddicker et au Colonel Olrik de discuter agréablement autour d’une bonne tasse de café et de goûtus macarons de chez Pierre Hermé (macarons apportés par les soins de Clarence) :
GÉNÉRAL BODDICKER – Au fait, des nouvelles du soldat Lolo mon cher ?
COLONEL OLRIK – Rien de précis mon général. Aux dernières nouvelles, on l’aurait aperçu aux alentours de Ruffec à un festival de scrapbooking. Je le crois définitivement perdu.
GÉNÉRAL BODDICKER – Un festival de scrapbooking, mon Dieu !… Saloperie de guerre… quel horrible métier que le nôtre !
COLONEL OLRIK (finissant son verre) – Hélas !
De quoi avons-nous parlé durant les deux heures qui suivirent ? Entre autres choses de l’avenir de Drink Cold. Me demandez pas les détails, c’est plus confidentiel que les vrais résultats des dernières élections iraniennes. Disons juste que c’est ambitieux, tellement ambitieux d’ailleurs que moi, modeste gentleman farmer du Poitou, devant rembourser le prêt de ma maison, nourrir mes douze enfants et payer la pension de ma vieille mère, je crains de ne pouvoir être guère utile. Enfin, on verra, je me vois bien tel Athos, tranquillement installé dans mon domaine, prêt à décrocher de son mur l’épée ancestrale, si besoin est…
En attendant, je profitai pleinement des macarons et d’une autre friandise : la faconde de Boddicker. Vous trouvez spectaculaires ces conneries en 3-D du genre Avatar ? C’est que vous n’avez jamais eu en face de vous Clarence Boddicker. Cet homme ne manie pas le verbe, il EST le Verbe. Il transpire, dégouline, suinte littéralement de mots. Alors que j’ai tendance à en faire de la confiture mentale et à ne la sortir que lorsque c’est nécessaire, lui, tel un Mike Tyson de la parole, vous balance des jabs virevoltants que l’on essaye tant bien que mal d’esquiver afin d’en placer une… lorsque l’on ne touche pas que l’air.
On pourrait croire qu’il y a du beau parleur ou du bavard chez Clarence Boddicker – par bavard j’entends ici ces personnes qui se moquent bien de savoir s’il leur interlocuteur écoute vraiment ce qu’ils débitent ou non, du moment qu’ils ont en face d’eux des oreilles dans lesquelles déverser leurs logorrhées. Ce serait faire fausse route, je sentis confusément qu’il y avait autre chose en lui, mais cela ne m’apparut que le lendemain.
Justement, le lendemain, Lolo, rescapé du salon de la mercerie, invita tout le monde à déjeuner. Excellent repas ponctués de succulents breuvages. C’est lors de ce genre d’agapes que je me dis que la vie en France a parfois du bon. Du pain qui fond dans le gosier, une viande blanche parfaitement cuisinée, une sauce merveilleuse, du bordeaux, merde quoi ! Et ce n’était pas fini. Au moment du pousse-café, Clarence dégaina les havanes. Ici pas trop le choix, il fallait aller fumer sur la terrasse.
Le bonheur tient à peu de choses : une tasse de café, un verre du cognac et l’arôme d’un délicieux cigare. Et quand en plus celui-ci, choisi en connaissance de ma grande affection pour Alexandre Dumas, est un « Montecristo », le plaisir est décuplé. Pour l’aspect pictural de la scène, je dois ici préciser que Clarence portait des lunettes à la étions environnés de vignes, que non loin on apercevait les toitures et le clocher d’un village, le tout baignant dans la lumière et les couleurs d’une magnifique après-midi d’automne. Cliché mais tout de même appréciable. Certes, il faisait un peu froid mais alors que j’en étais à mon troisième ou quatrième verre de Cognac, que mon estomac gérait sans aucune peine tous ces délicieux breuvages vaillamment ingurgités et qu’un soleil d’automne me caressait le visage, c’est tout naturellement que je me laissai glisser vers une agréable torpeur des sens.
N’allez pas croire que le père Olrik était plein comme barrique. Je sais, mon havane sur la photo ressemble à queud mais c’est juste parce que je fume le Montecristo comme un manche. Toutefois je ne nie pas être tombé dans une légère griserie, lové dans un silence d’automne doucement ponctué de quelques sons de cloche, pittoresquement perturbé par de rares coups de fusil au loin… et totalement malmené par le feu roulant de paroles des deux gars en face de moi, débattant passionnément à propos d’une kyrielle de sujets. Je le dis et le répète : j’évoquais récemment le spectacle de quartiers tels que Shibuya, celui-ci, dans un autre style, le vaut largement. Tout y est : véhémence des gestes, éclats de voix, dialectique enfiévrée, coups bas argumentatifs : on admire, on en redemande et, si comme moi on n’a pas la langue assez agile pour entrer dans la bataille, on se tait et s’imprègne de ces paroles pas toujours assénées avec le dos de la cuillère (d’un autre côté, après plusieurs verre dans le pif, je voudrais vous y voir) mais pleines de chaleur et toujours instructives. Je mis deux heures à fumer ce Montecristo, lap de temps durant lequel Clarence (secondé par Lolo) en consomma deux. Manque d’habitude, sûrement, mais peut-être aussi comme une envie inconsciente de faire durer au maximum ce moment particulier au milieu des vignes.
Et les belles couleurs dorées des bouteilles devant moi me rappelèrent soudain, alors que Lolo rentrait au salon pour se réchauffer et se reposer du pancrace verbal, ces paroles de Stevenson à propos du d’Artagnan du Vicomte de Bragelonne : « l’homme tout entier sonne comme une bonne pièce d’or ».
Ainsi est le Boddicker : la parole est indissociable du personnage. Ôtez-la lui, il ne sera qu’une pièce en cuivre. Avec, elle fait résonner aussi bien ses défauts que ses qualités et on se prend irrésistiblement à l’aimer. Aussi imparable qu’une bouteille de XO, foi d’Olrik !











Où diable est la photo de Olrik portant une certaine paire de lunettes ?
Ne va pas me faire croire que tu as échappé à ce rituel…