Starfish Hotel (John Williams – 2006)

Pas inintéressant, ce Starfish Hotel. Et pas inintéressant non plus ce John Williams. Non, aucun rapport avec Star Wars, John Williams est un réalisateur anglais qui, en 2001 et 2006, a réalisé deux films au Japon : Firefly Dreams et Starfish Hotel. Je parlerai du premier bientôt. Pour le moment, je préfère m’appesantir sur le second, bon contrepoint aux autres productions fantastiques réalisées au Japon.

Starfish Hotel appartient en effet au genre du fantastique. Je m’empresse de préciser qu’il ne s’agit pas d’un fantastique qui vous prend à la gorge en essayant de jouer avec vos petits nerfs. Williams n’est pas un Nakata (quand ce dernier est en forme), son fantastique est plus dans la tête que dans les tripes, mais c’est justement cela qui en fait son originalité dans un genre qui, depuis Ringu, a parfois eu tendance à s’essouffler (les incursions d’un Kiyoshi Kurosawa exceptées).

Le film peut-être vu autant comme une version ténébreuse d’Alice au pays des merveilles qu’une méditation sur ce que l’on nomme dans le film le « Darkland », c’est-à-dire ce qu’il peut y avoir de caché derrière la vitrine bien propre de la vie de ces familles trop parfaites. On touche un peu finalement à une thématique chère à Lynch, celle de la réalité et de son envers. Ainsi, le personnage principal est un salaryman, Yuichi Arisu, marié à une charmante femme, Chisato.

Et tenez-vous bien : ce cave a autrefois trompé cette bijin !

Leur univers est on ne peut plus stable, géométrique : lui se plie à un emploi du temps réglé comme du papier à musique et elle est architecte. Quant à leur appartement, il est à leur image : blanc, parfait, aseptisé.

Ikea Boy

Dans ce cadre réaliste, condition même du genre fantastique, arrive le grain de sable qui va peu à peu faire basculer le film vers le surnaturel. Il s’agit d’un lapin, ou plutôt d’un homme sandwich déguisé en lapin. Pas vraiment mignon le lapin, c’est plutôt le genre dépouillé :

1ère rencontre dans le métro.

La deuxième rencontre est assez saisissante : elle intervient au moment où notre salaryman mange son bento face à un bâtiment parfaitement symétrique :

Avant même que le lapin n’amène sa fraise, on ressent un quelque chose de menaçant devant ce plan bourré de réel et ne laissant aucune prise à la moindre fantaisie. C’est alors que le cervidé arrive, s’installe à côté du héros pour s’en griller une et donne à penser au spectateur que, ça y est, on arrive à cette fameuse « irruption du surnaturel dans un cadre réaliste » propre au fantastique.

L’homme sandwich explique sans façon comment il en est arrivé à ce boulot minable. On sent évidemment le double inversé du héros : il est petit, laid, vieux, sale et a raté sa vie. Cela n’a pas toujours été mais voilà, un beau jour il lui est arrivé quelque chose et il a fini par tomber dans le Darkland, cet univers souterrain où grouille la misère humaine, misère tant sociale que morale. Finalement, le lapin peut aussi apparaître comme une mise en garde de ce que le héros peut potentiellement devenir (puisqu’il sera révélé assez rapidement qu’il a des choses à se reprocher).

Le glissement vers ce Darkland va commencer avec la disparition de sa femme. Disparition troublante car Arisu est alors plongé dans la lecture de son romancier favori, Jo Kuruda, sorte de Stephen King japonais dont les romans ont pour caractéristique de toujours commencer par la disparition d’une femme. Comme toujours avec les bonnes histoires fantastiques, on n’explique rien, on laisse le spectateur en proie au doute. Simple coïncidence ou Arisu, par un fait extraordinaire, une machination diabolique, est-il devenu un personnage de roman malgré lui ?

Mêmes interrogations concernant ces deux plans au début du film dans lesquels le romancier semble ne pas quitter des yeux le héros.

Petit à petit, l’univers romanesque semble contaminer le réel, à moins que ce ne soit l’inverse. Arisu, plongeant à corps perdu dans une enquête pour retrouver sa femme, se retrouve rapidement confronté au Darkland. Une fois encore, le lapin joue un rôle décisif puisque c’est lui qui le met sur une piste :

Un prospectus pour une maison close sur lequel il reconnaît sa femme.

Le film entre alors en résonnance avec Alice au Pays des Merveilles. Arisu (prononciation japonaise d' »Alice », évidemment) poursuit son lapin qui a pris la fuite. Cette course va d’abord le conduire dans un no man’s land :

puis dans un tunnel et enfin à cette maison close qui s’appelle, tenez-vous bien, Wonderland.

Dès cet instant, Starfish Hotel prend une allure de fable. Les lumières de la ville chères à Chaplin deviennent la représentation des bas instincts de ces hommes et femmes dans la foule, propres sur eux en apparence, mais ayant une double vie. Techniquement, cette opposition est marquée par un traitement des couleurs qui utilise des images très désaturées le jour, et privilégie les couleurs électriques la nuit.

Classique mais ce n’est pas tout. Williams complique son film en ajoutant une autre ligne narrative, un flashback évoquant la liaison qu’Arisu a eu deux ans auparavant avec Kayoko, une splendide femme rencontrée dans un hôtel, ce Starfish Hotel éponyme.

Cette Kayoko, c’est la part d’ombre d’Arisu, sa toute première incursion dans le Darkland. Premier contact plutôt élégant, les rendez-vous à l’hôtel, avec leurs teintes tirant sur le jaune, ont un quelque chose qui fait penser aux scènes de In the Mood for Love. Mais ces rencontres ne sont pas non plus sans donner une impression d’artificialité, un peu comme un mauvais roman de gare. Kayoko est trop l’archétype de la femme fatale. Trop parfaite, trop lisse, on a l’impression d’un personnage échappé d’un roman de ce Jo Kuroda.

A cela s’ajoute une certaine régression animale qui tranche avec l’univers aseptisé d’Arisu au début du film. Le seul rapport sexuel entre les deux amants a lieu dans un couloir souterrain. Les deux personnages se rencontrent et font illico l’amour comme deux bêtes en rut :

Lors de cette scène, Kayoko porte un manteau de fourrure et un plan de sa main posée contre le mur n’est pas sans évoquer la patte griffue d’un animal :

Quelques scènes plus tard, Arisu fait un mauvais rêve dans lequel il se voit rejoindre une femme – on reconnaît Kayoko – dans une forêt dont la couleur rouge vif fait immédiatement penser au Starfish Hotel. La femme n’embrasse pas Arisu, elle préfère lui lécher la main comme le ferait un bon toutou :

Puis un autre plan, fugitif celui-là, laisse entrevoir un bout de fourrure, mais sortant cette fois-ci de l’échancrure de son kimono. Arrive à nouveau un coït par derrière et un plan nous montrant le visage de la jeune femme sous l’apparence d’une renarde :

Cette inéluctable régression animale dès que l’on plonge dans le Darkland, on la retrouve aussi chez l’homme déguisé en lapin qui semble rongé par une déchéance qui n’en finit pas. Après avoir perdu son boulot, il explique à Arisu sur un ton très détaché que sa fille âgée de 17 ans se prostitue. Et on devine qu’il n’y a pas que cela, la fin du film sera sans ambiguïté à ce sujet. Cette déchéance est d’abord symbolisée par un bouton au niveau du cou, bouton qu’il n’arrête pas de gratter énergiquement, un peu là aussi comme le ferait un chien pour se soulager d’une démangeaison.

Puis ce bouton se met à grossir, à prendre l’apparence d’une tumeur pas franchement ragoutante. Lors d’une autre rencontre avec le personnage, on s’aperçoit que ses incisives ont une taille qu’elles n’avaient pas auparavant. Et ce n’est pas fini : un peu plus loin notre M. Lapin nous montre de jolies mains et un visage avec une moitié droite transformée en un cauchemardesque cervidé :

D’inoffensif au début, notre homme sandwich devient, au fil de sa métamorphose, un personnage de plus en plus inquiétant et potentiellement dangereux. La criminalité du personnage sera révélée à la fin. Sans trop révéler cette dernière, disons juste qu’Arisu retrouvera sa femme saine et sauve. L’escapade de cette dernière dans ce Wonderland ? Une simple vengeance, Chisato ayant appris depuis longtemps les infidélités de son mari.

Un chapelet d’explications rationnelles sont livrées au spectateur, y compris en ce qui concerne la superposition entre l’histoire d’Arisu et celle du dernier roman de Jo Kuroda (d’ailleurs intitulé « Darkland »). Mais cette rationalisation ne satisfait pas complètement. À l’image de l’appartement du héros, elle est trop parfaite.

Et trop brutale, comme la disparition subite du visage de l’écrivain sur les affiches publicitaires.

Arrive cependant la scène finale qui relance l’interprétation du film. Et loin d’une histoire d’adultère bien banale, le spectateur se demande si tout cela n’est pas le fruit de l’imagination d’Arisu. Le rêve éveillé ! Mais qu’est-ce qui est plus commun qu’une telle solution dans une histoire fantastique ? En quoi cette vieille ficelle peut-elle constituer une fin originale ? Peut-être simplement le fait qu’elle touche un personnage qui n’a qu’une passion dans la vie. Il ne s’agit ni de sa femme, ni de sa maîtresse et encore moins de son travail. Il s’agit de sa passion des livres, en particulier des romans de Jo Kuroda qu’il affirme être capable de lire encore et encore sans se lasser.

La culture comme moyen de fuir le réel tokyoïte. Et si on tenait tout à coup le premier film fantastique sur l’otakisme ? Après tout, Arisu, c’est un peu ça : un homme trouvant peut-être plus de plaisir dans une imagination fantasmatique que dans la réalité.

Starfish Hotel est disponible en DVD chez 4Digital Media avec des sous-titres anglais.

Lien pour marque-pages : Permaliens.

9 Commentaires

  1. Ah ! John Williams ! Voilà qui évoque quelques souvenirs… J’avais vu son Firefly Dreams à la même époque (début des années 2000, mais bordel y avait des films japonais tout le temps à la télé ou quoi ? Je me souviens aussi avoir vu un assez tristos mais pas inintéressant Unloved d’un certain Kunitoshi Manda, nom retrouvé avec moulte recherche dans mes vieux agendas et Imdb !). Pas mal dans mon souvenir, dans ce style de film d’été, d’adolescents mal dans leur peau. Une gamine de la ville qui tisse des liens avec sa grand-mère de la campagne (c’était ça ?).

    Et puis j’ai eu l’occasion de le croiser, d’une façon un peu surréaliste, à Roissy entre deux avions, débarquant de Tokyo et s’apprêtant à repartir pour Cannes (Festival oblige). On avait discuté d’un synopsis que je lui avait envoyé dès fois que ça l’intéresserait de le produire, un scénario se passant en partie au Japon. Ca n’a débouché sur rien après qu’il se soit montré intéressé pendant un temps, mais je garde le souvenir d’un Anglais sympatique, et parlant Français couramment, quelque part dans un café d’aéroport.

  2. Marrant, je suis quant à moi passé complètement à côté de Williams, c’était pourtant pas faute d’aller au ciné quasi systématiquement dès qu’il y avait un film asiatique à l’affiche. La gamine qui tisse des liens avec sa grand-mère vient effectivement de Firefly Dreams.

    Sinon, sacrée anecdote ! Moi, la seule rencontre étonnante que j’ai faite c’est le professeur Choron dans un compartiment de TGV (ce qui est déjà pas mal). Intéressante aussi, cette histoire de synopsis. Un passe-temps qui a déjà été couronné de succès ?

    • Non, une affaire professionelle couronnée d’échecs. 🙂 J’ai louvoyé sans succés dans la prod cinématographique à une époque. Bon, le scénario en question, j’en ai quand même remis un petit extrait dans le seul film que j’ai réalisé, une sorte de documentaire, je crois même que le nom de John Williams y est mentionné maintenant que j’y pense !! Mais bon, on a shooté rue Saint-Anne à Paris, pas à Tokyo !
      Tiens, à propos du même script j’ai aussi une anecdote à la con avec Shogu Tokumaru (dont l’article ici-même m’a donné envie de ressortir son album L.S.T. que je n’ai jamais écouté avec l’attention qu’il mérite).

    • Choron dans le même compartiment, j’aurai flippé. 😉

  3. Hey, si le documentaire est visible sur le net, balance le lien ! Tout comme l’anecdote avec Tokumaru d’ailleurs.

  4. Il est pas dispo sur internet (enfin j’espère pas ! ah !), mais il est toujours dispo sur Amazon :

  5. « Il n’est pas dispo sur internet »

    Si si, du moins partiellement car je suis tombé sur deux vidéos sur Vimeo. Chouette d’avoir pu mener à bien un projet d’1H40 ! Surtout avec un scénar et des acteurs (pour certains confirmés non ? Je pense à cette Fabienne Babe). Moi qui a toutes les peines du monde à boucler un montage de 5 minutes, en suant à grosses gouttes sur Adobe Premiere, ça me laisse rêveur. J’essaierai de voir cela prochainement tiens !

  6. Ah oui c’est notre monteur qui en avait mis des extraits sur son site perso. Heureusement on avait un bon monteur, je n’aurai pas été capable de monter le film seul même si je faisais un peu de Final Cut.
    Fabienne Babe a joué avec pas mal de pontes du cinéma d’auteur à une époque, Pialat, Monteiro, Cédroc Kahn, Téchiné, Skolimowski… Depuis 10-15 ans elle a un peu disparu hélas. Enfin elle était adorable.
    Cool si tu mates le film. Tout feedback est apprécié, même négatif.;)

  7. En attendant un feedback sur le film, en voici un sur le nom du studio : je kiffe « le chat qui fume ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *