Suna no Utsuwa (Yoshitaro Nomura – 1974)

 

château de sable 2

Deuxième film de Yoshitaro Nomura vu en dix jours, deuxième crochet du droit en plein dans l’estomac. Il s’agit du Vase de Sable, déjà évoqué dans ma critique de l’Été du Démon.

Le film est aussi une adaptation d’un roman de Seichô Matsumoto, « le Simenon Japonais », et cela se sent. Peut-être est-ce dû au hasard et que ce thème ne se retrouve pas dans d’autres de ses œuvres, le fait est que l’on retrouve à nouveau le thème de la filiation père/fils.

À vrai dire, on peut voir ces deux œuvres comme un diptyque sur ce thème. Et difficile de les départager tant elles empruntent des sentiers radicalement différents.  Du point de vue bassement financier, le Vase de Sable est tout simplement le plus gros succès au box office japonais des années 70, excusez du peu. Reste qu’il serait dommage de dissocier ces deux films, de ne pas considérer l’un à l’aulne de l’autre tant les points communs sont nombreux et tant ils semblent être des doubles inversés.

Par exemple, les deux ont une structure en deux parties, mais de natures différentes. Dans l’Été du Démon, la 1ère partie met en place un drame familial particulièrement lourd (comment se débarrasser d’enfants encombrants ?) tandis que la deuxième louche sur un suspense hitchcockien. On sait que le père a pris la décision de tuer son ainé mais on ne sait pas :

1)      S’il aura vraiment le courage de le faire

2)      Si oui, de quelle manière ?

Le climat d’attente qu’instaurent ces questions décuplent la curiosité du spectateur et permettent donc de créer du suspense.

Tout autre est la structure du Vase de sable. La première est un « whodunit ? » (« qui a commis le meurtre ? ») typique. En deux mots, voici le drame : un homme d’une soixantaine d’années dont on ne connait pas l’identité a été retrouvé écrabouillé sur une ligne de voie ferrée. Il apparaît en fait qu’il s’agit d’un crime camouflé en accident et qu’il a été tué à coups de pierre sur le crâne. Durant une heure et demie, on assisté à l’enquête de deux flics pugnaces qui vont efficacement démêler les fils de cette sombre affaire.

Les détectives Imanishi et Yoshimura (Tetsurô Tanba et Kensaku Morita)

On apprend ainsi dès le premier quart d’heure que la victime est Kenichi Miki (joué par Ken Ogata, excellent comme il se doit), policier à la retraite, sorte de bon samaritain apprécié de tous. On apprend aussi que le meurtrier a eu un complice :

?

… et qu’il s’est manifestement passé quelque chose d’inattendu sur l’île d’Isé où était parti en pèlerinage Miki. On apprend surtout à la fin de cette partie le nom du meurtrier. En fait, le spectateur s’en doutait dès le début du film : sa première apparition qui tombe comme un cheveu dans la soupe et ses scènes  toutes les cinq minutes ne donnent aucun doute au spectateur que c’est Eiryo Waga le coupable :

Mais voilà : pourquoi ce brillant compositeur chef d’orchestre demandé à l’étranger, ce self made man symbole d’une Japanese Way of Life a-t-il un soir défoncé le crâne d’un homme qui a passé sa vie à aider les autres ? C’est ce à quoi s’emploie à expliquer la deuxième partie. Et là je dis :

ATTENTION !

Oui, attention, car le film entre alors dans 45 minutes qui peuvent rebuter comme fasciner. Heureusement, la deuxième option a été mon cas. Habituellement, quand on me parlait de scène de concert classique montrée dans un film, je pensais tout naturellement à l’Homme qui en savait trop d’Hitchcock. Ou à la rigueur à la scène de Barry Lyndon dans laquelle Ryan O’Neal pète les plombs, ou encore celle d’Amadeus où Mozart s’écroule en jouant du clavecin. Dans tous ces cas, la musique classique et son élégance est le terrain sur lequel va avoir lieu un geste qui ne le sera pas, lui, élégant. Elle est le théâtre d’un drame extérieur à elle qui s’apprête à claquer avec violence. En cela, la scène finale du concert de l’Homme qui en savait trop est la quintessence de cette dichotomie. Le spectateur entend un miel sonore et voit en même temps, impuissant, un crime se préparer. La scène est imparable.

Eh bien, dans mon esprit, je n’hésite pas à placer juste à côté d’elle ces 45 dernières minutes du Vase de Sable. Mais ici pas de drame extérieur, la violence est intérieures, enfouie au plus profond de ce chef d’orchestre qui s’apprête à diriger pour la première fois sa dernière œuvre symphonique, œuvre dont le titre tout en symbole est « Destinée ».

Warya en train de composer son œuvre. L’accouchement de cette dernière se fait alors que sa fiancée aimerait quant à elle que leur relation accouche d’un mariage.

On a souvent coutume de comparer le réalisateur à un chef d’orchestre. On est à vrai dire dans le cliché mais ce cliché, difficile de ne pas l’utiliser dans le cas du Vase de Sable. Durant toute la première partie, le réalisateur jouait déjà sur deux partitions en parallèle : d’un côté on suivait à la trace la progression des deux flics dans leur enquête, de l’autre on voyait  un Eiryo Waga évoluant dans son milieu BCBG et cachant manifestement quelque chose d’assez lourd. À la fin, ces deux lignes narratives se rejoignent : la police sait qu’il est le meurtrier de Miki. Reste à savoir maintenant : pourquoi ?

Et c’est là que le chef d’orchestre Nomura se retrousse les manches pour balancer au spectateur une symphonie qui est autant la reconstitution d’un meurtre que d’une tragédie liée à l’enfance.

À nouveau, il va devoir composer avec deux partitions, mais cette fois-ci fortement imbriquées l’une dans l’autre. Et pour tout dire, tout se passe comme s’il devait diriger deux chefs d’orchestre. D’un côté, le détective Imanishi, chef d’orchestre policier qui déroule fortissimo  pour ses collègues un feu roulant d’explications :

De l’autre, Eiryo Waga :

… qui va revivre son passé au fur et à mesure qu’il va diriger son œuvre. Son passé est en effet la clé du film et là, il me semble impossible de la révéler. Répétons juste une chose évoquée au début de cet article : le film traite du thème du lien père/fils, lien où s’est joué un drame. Peu à peu, au fur et à mesure que l’on se rapproche de ce drame, le visage d’Eiryo Waga (joué par l’époustouflant Go Kato) se décompose tant le personnage semble fusionner avec l’histoire racontée par sa symphonie (1).

Gros plans :

Fondus enchaînés :

Superposition d’images :

flashbacks :

Expressivité des décors naturels :

Et mouvements circulaires de la caméra autour de Warya :

Autant de procédés qui permettent de faire ressentir le conflit intérieur du personnage et de faire comprendre que le Vase de Sable, finalement, c’est lui. Petit à petit, Warya s’effrite, le bel homme hautain et sûr de lui du début du film laisse la place à un homme ruisselant de sueur et de larmes. Il a percé l’abcès, il est enfin parvenu à régler ses comptes avec lui-même et surtout envers son père.

Il est heureux, et son sourire ne doit évidemment rien au tonnerre d’applaudissements. Et tout comme le père de l’Été du démon, son arrestation ne sera finalement que peu de chose face au soulagement de sa délivrance intérieure vis-à-vis d’une faute sacrilège commise à l’égardd e la relation avec le père.

Film policier, drame psychologique, film musical et film social, le Vase de Sable est peut-être le chef d’œuvre de Nomura, une magistrale métaphore en deux parties de la création d’une oeuvre puis de son exécution. Comme quoi il est des succès au box office qui sont rassurants.

Le film est lui aussi dispo chez Wildside et une nouvelle fois dans une splendide copie.

(1)   Signalons ici à nouveau le remarquable de Yasushi Akutagawa dont la musique fusionne tellement avec les images que cette séquence de 45 minutes fonctionne en grande partie comme un film muet.

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4 Commentaires

  1. Bouleversant et sidérant, cet exercice de style restera à jamais comme une pierre angulaire du cinéma, sans quelque distinction de nationalité.
    Avec une histoire qui touche toute personne, ce film est tout simplement une grâce.

    Merci d’avoir écrit un article sur Suna no utsuwa, rares sont ceux qui ont aussi été touchés par la grâce, en esparant que ce film soit distribué Ad Vitam Eternam, et qui sait, si un jour un Film doit être envoyé dans l’espace, prions pour que ce soit Suna no utsuwa et non « bienvenue chez les ch’tis »

    Amitiés,

    A.

  2. Le Vase de Sable est un grand film, mais il est à mon avis indissociable de Kichiku (l’été du démon) tant il constitue avec lui un incroyable diptyque sur les relations père-fils. Pas de long morceau de bravoure mais une succession de scènes dures à la limite de l’insoutenable. Dans les deux cas, on est totalement emporté par les images.
    Merci et bienvenue en ces pages.

  3. Dans l’optique d’un diptyque, je ne peux que vous rejoindre, mon commentaire ne s’attachait uniquement au film en tant que noyau isolé. Autant les deux m’ont bouleversée, autant je n’aurai point eue la force de regarder suna no utsuwa puis kichiku, ou l’inverse.

    Je n’ai rien à rajouter tant votre commentaire est un miroir de ce que kichiku est à mes yeux, et vous remercie pour votre accueil si bienséant dans ce monde du partage de l’information.

    J’appose un second remerciement, car vous m’avez redonné l’envie de replonger dans le travail de Yoshitaro. A mes risques et périls.

    Amitiés,

    A.

  4. Mais de rien !
    Sinon, si l’envie de revoir des Nomura vous travaille, je ne saurais trop vous conseiller de voir the Incident, réalisé juste avant Kichiku. On y retrouver le goût de Nomura ce goût du flashback interminable et musical :

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