Be Sure to Share (Sion Sono – 2009)

Après un maëlstrom tel que Love Exposure, il semblait évident que le prochain film de Sion Sono descendrait d’un cran, voire deux. Avec trois heures et demi non-stop de débauche d’énergie, le risque pour Sono pouvait être d’en rajouter une louche dans le même le style. Cela aurait pu être facile, après tout Love Exposure s’est taillé une solide réputation, s’est brillamment illustré dans nombre de festivals, et on ne compte plus sur les forums tous ceux qui braient que c’est leur nouveau film culte et que Sono est leur nouveau réalisateur préféré.

Gageons que tous ceux-là tomberont de bien haut lorsqu’ils verront Chanto Tsutaeru. Car Sion Sono a manifestement décidé de calmer le jeu. Par rapport à Love Exposure, mais aussi par rapport à l’ensemble de sa filmographie. Dans ce film intimiste, le spectateur cherchera vainement la moindre scène glauque et violente. Tout au plus une rapide scène de passage à tabac dans la rue, et c’est tout. Quant à l’expérimentation foutraque d’un Hazard, n’en parlons même pas. L’heure est au classicisme, à l’apaisement, et à la chasse aux vieux démons. Et dans ce style Sono parvient une nouvelle fois à enchanter le spectateur.

L’histoire ? On suit le quotidien d’une famille japonaise dont le père est hospitalisé pour un cancer apparemment assez grave. La mère remplit sans faille son rôle de soutien moral, tout comme son grand fils, Shiro. Celui-ci apparaît d’emblée comme le gendre idéal.

Mens sana in corpore sano

Sportif, dynamique, apprécié à son travail, plutôt bien de sa personne, et bien décidé à tenir la promesse qu’il a faite à son père : celle de se rendre ensemble à un lac pour une partie de pêche. Tout serait pour le mieux s’il n’y avait, au bout d’une demi-heure, cette terrible nouvelle : Shiro est lui-même atteint d’un cancer, sans doute pire que celui de son père.

Bad news

Dès cet instant, Shiro est déchiré entre deux voies. Celle de s’ouvrir de son malheur aux autres, notamment à la jolie Yoko qui est tacitement prête à l’épouser un jour. Mais aussi celle de prendre sur lui, de ne pas mourir avant son père et surtout de faire en sorte que celui-ci ne sache rien de sa maladie afin de ne pas précipiter ses derniers instants.

N’ayons l’air de rien, soyons désinvolte

À partir de ce dilemme, Sono développe une histoire simple, sensible, sur le lien qui peut attacher un père à son fils, mais aussi sur celui qui attache une épouse à son mari. D’une certaine manière, ce film n’est pas sans points communs avec Love Exposure. Dans ce dernier, le héros cherchait au début de modifier la relation faite d’incompréhension entre lui et un père particulièrement austère. On retrouve cet aspect dans Chanto Tsutaeru. Le film est en effet ponctué de flashbacks montrant l’éducation « à la dure » dont a bénéficié Shiro. Réveils brutaux à 5 heures du matin pour aller faire un footing, hurlements, violence du père lors des entraînements de foot (il est entraîneur) pour bien lui signifier qu’il n’a droit à aucun régime de faveur : son adolescence apparaît comme une suite ininterrompue de brimades.

Sois un homme, obéis-moi !

Et pourtant, il y a bien dû y avoir quelque chose entre le père et le fils pour que ce dernier soit bouleversé par son hospitalisation. Débordant d’amour filial, s’accusant d’avoir été un mauvais fils, Shiro semble s’efforcer à tout prix de rattraper le temps perdu. Et quand on sait que le film est dédié au père de Sono, récemment décédé, on se dit qu’il y a dans l’obsession de Shiro une sorte de mise en abyme du travail du réalisateur pour faire ce film. Sans révéler la fin, disons que Shiro entreprend alors une mise en scène pour dépasser cette impression de relation père/fils au goût amère, avant de tourner la page et de se tourner vers sa propre vie. De quoi sera faite cette vie ? sachant que Shiro n’aura lui aussi pas beaucoup de temps à vivre, ça, c’est une autre histoire. Il aura du moins réussi à évacuer les souvenirs orageux de son père et à se donner le sentiment de l’avoir compris et aimé.

Et c’était mal barré au début :

« Shiro! Dépêche-toi d’écrire le règlement intérieur, feignasse! »

Et il sera aussi parvenu à trouver un sens à sa vie, quand bien même celle-ci promettrait d’être brève. Là aussi, le personnage n’est pas sans rappeler le héros de Love Exposure. Les deux sont des coureurs, au sens premier du terme. Ils courent, courent, sans se poser de questions. Le premier plonge dans les délices de la photographie de petites culottes, l’autre dans son univers de jeune cadre dynamique. Chez l’un comme chez l’autre, tout est réglé comme du papier à musique. Yu prépare avec ses acolytes de fines stratégies pour dénicher les meilleures chefs-d’œuvre en dentelles, Shiro part à la même heure de chez lui pour faire son footing matinal qui le mènera à son bureau, il arrive là-bas à la même heure, il met son costume de bon salary man à la même heure, etc.

Yosh ! Au boulot !

Dans les deux cas, les personnages, remplis de ce trop plein d’activités, défaut évidemment commun à  énormément de Japonais, montrent une incapacité à s’engager dans une liaison amoureuse. Non qu’ils n’en aient pas envie, c’est tout simplement parce qu’ils n’arrivent pas à surmonter leur timidité. Chez Yu, il y a évidemment ce rocambolesque costume de Meiko Kaji dans la série des Sasori, costume qui vient parasiter toute franchise. Avec Shiro, on est dans l’évocation d’un futur vague. C’est sûr, il se mariera un jour avec Yoko. Tout le monde en est persuadé, le père, la mère et les spectateurs tant ces deux adorables jeunes gens semblent être faits l’un pour l’autre.

Shiro et Yoko : couple of the year !

Mais voilà : le temps s’écoule, rien n’est clairement dit, tout fonctionne en sous-entendus, le tout bien sûr aggravé par le secret de Shiro. « Si tu apprenais que j’avais une maladie comme mon père, serais-tu avec moi ? » lui demande-t-il un soir. « Je crois que je m’en irais, nous sommes encore jeunes, n’est-ce pas ? nous ne sommes pas mariés, nous avons juste 27 ans » lui répond-elle avant d’ajouter, voyant la panique contenue de Shiro : « je plaisantais ».

Effectivement, il y a un peu de plaisanterie dans leur relation, du genre de celle dont on est persuadé qu’elle se concrétisera un jour ou l’autre mais qui, justement, n’aboutira jamais. Le salut viendra de cette notion de partage évoquée dans le titre. « Chanto tsutaeru » c’est-à-dire s’exprimer, communiquer, partager correctement, clairement, sans chercher à dissimuler. Ce que n’ont pas fait Shiro et son père dans le passé et ce que s’apprête à reproduire le jeune couple. Mais le film – là aussi, rassurez-vous, sans dévoiler la principale scène – se termine sur une note positive et on se dit que les deux jeunes gens n’auront pas de mal à reproduire cette touchante scène de partage durant laquelle le père de Shiro, fatigué, demande à son épouse de s’allonger  à ses côtés.

Quant à l’importance de la cigale dans l’échange avec autrui, ça, c’est à vous de la découvrir…

Il est difficile de cerner à chaud l’importance de ce film dans la filmographie de Sono tant on est encore sous le coup de ce film monstrueux qu’est Love Exposure. Reste que Sono, en prenant ce virage à 180 degrés, montre un talent sans cesse en évolution et une capacité à faire un film sensible, jamais larmoyant. Plus que jamais, la découverte de ses réalisations futures promet d’être passionnante.

DVD disponible chez Happinet, sans sous-titres

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4 Commentaires

  1. Merde alors, moi qui étais venu chercher conseils en matière de canin et de corde, je me suis trompé de post…

    Du coup, je m’en vais tâcher de ranger (un temps) mes sordides pulsions et voir le film si joliment narré plus haut…

    • Ouais, en matière de pulsions, ce blog se contente plutôt du tout-venant (même si de temps à autre je peux être amené à évoquer des choses aussi originales que le bike fuck. Quelle sensation de liberté cette pratique doit offrir!). Pour les cordes et les canidés, je risque de réserver cela pour un autre site…
      Au plaisir et en attendant ta playlist sur DC ?

  2. Qu…quoi ?? Mo…moi, on DC, ce site de fa..faquins fêlés ??

    Ah, mais je nie tout en bloc…

    Seule Naoko Takeuchi, sous la contrainte, pourrait me faire parler… Et dans un dernier souffle, je lui confierai : « Boddicker est le pire de tous… »

    • Chais pas, en fait, je ne fais que répéter ce qu’un type beurré au cointreau a sorti hier à la buvette. J’aurais dû me méfier, il est vrai.

      Mais d’un autre côté, comme tu m’as l’air toi-même d’être un sacré fêlé avec ta passion pour Sailor Moon, tout me semble possible…

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