Bare essence of life (Satoko Yokohama – 2009)

 

ultraf

Plus je vois de films japonais contemporains, plus j’ai tendance à les classer en trois catégories.

Tout d’abord, au bas de l’échelle, se trouvent les déclinaisons de drama. Déclinaison dans le sens où l’on se trouve face à une suite ou une version long métrage d’un drama existant (Hana Yori Dango), ou bien dans celui où l’on assiste à une utilisation des codes cinématographiques, à une manière de jouer un peu outrancière et, bien sûr, à un certain sentimentalisme. Un titre me vient à l’esprit : Mari and the three puppies, histoire calibrée pour le public familial, dans laquelle il est question de tremblements de terre et de braves toutous reconnaissants envers la main qui les nourrit. Je ne vous fais pas un dessin.

Tout en haut « règnent » les films d’auteurs, les vrais, les bien arides, chargés de sens potentiels, ne dédaignant pas une sécheresse narrative ou un minimalisme formel, et dans lesquels les thèmes abordés ne permettent pas vraiment au spectateur de se sentir dans son fauteuil comme dans un cocon protecteur. Mort, aliénation sociale, violence contemporaine, perte de repères, tel est le lot du spectateur qui a soif de ce type de « perles ». Les guillemets ne son pas ici mises par dérision, je déteste la posture de ceux qui d’emblée trouvent ce type de cinéma louche, suspect et forcément réservé à des bobos prétentieux. Si je mets des guillemets, c’est parce que j’admets bien volontiers que certains réalisateurs ont pu royalement m’emmerder et me faire regarder ma montre toutes les cinq minutes. Je pense notamment à Desert Moon de Shinji Aoyama, venant pourtant juste après le remarquable et alors prometteur Eureka. Citons aussi Bright Future de Kiyoshi Kurosawa où mêmes certains films de Kitano, capable de se planter dans les grandes largeurs (le navrant Glory to the Filmmaker).

Mais il existe aussi une catégorie intermédiaire. A première vue, on est face à du drama : couleur locale, gentillesse foncière des personnages, histoire d’amour et couleurs vives, loin des productions d’un Kurosawa. Et pourtant, le rapprochement s’arrête là car on s’aperçoit que ces films tentent des choses que l’on n’attend pas nécessairement dans un drama. On se retrouve devant un réalisateur dont on ne sait s’il lorgne du côté d’une posture auteurisante (mais est encore un peu frileux) ou s’il louche au contraire vers un public plus lambda (mais là aussi, rechigne à ouvrir totalement les vannes du sentimentalisme). On en vient finalement à se demander si cela ne participe pas d’une volonté de ratisser large. En tout cas, cela donne lieu à des films qui, sans être des chefs-d’œuvre, arrivent à maintenir éveillée l’attention du spectateur, curieux de voir d’inattendus jaillissements de sens alors que le film promettait d’être bien ronronnant.

Bare essence of life (« Ultra Miracle Love Story », titre japonais pas très heureux) est de ceux-là. Ce film nous raconte l’histoire de Yojin, jeune homme hyperactif, hystérique et incontrôlable du fait d’une maladie au cerveau. Il est plus ou moins canalisé par sa grand-mère pour qui il cultive des légumes.

Tout cela dans une bourgade face à la mer. Nous sommes dans le Japon des gens humbles, avec ces maisons et ces petites rues couvertes de rouille et d’aspérités photogéniques.

Arrive Machiko, jeune femme trompée par son copain et repartant donc un peu à zéro en acceptant un poste d’institutrice remplaçante dans une école maternelle. Evidemment, les deux personnages vont se rencontrer et évidemment, une histoire d’amour va naître. La jolie institutrice avec l’autiste cultivateur de choux. On se dit alors que c’est mal parti, que l’on va se retrouver par une resucée de ces dramas relatant les hauts et les bas d’une relation amoureuse entre deux personnes qui n’ont rien en commun. Ce n’est pas le cas.

En fait, le film est intéressant par le choix du réalisateur de nimber le réalisme dans une sorte de fantastique poétique. Cela commence par le petit ami de Machiko, décapité  dans un accident de la route (alors qu’il se trouvait aux côtés de la femme avec qui il trompait Machiko) mais dont on n’a pas retrouvé la tête. Cela se poursuit avec la nature de la maladie de Yojin. Elle lui fait bien souvent perdre les pédales et donnent lieu à des scènes – assez crispantes – dans lesquelles Yojin est une sorte d’ouragan qui bouleverse le train-train des autochtones (d’ailleurs d’une patience irréelle à son égard). Ce n’est pourtant pas faute d’essayer de structurer sa vie. Témoin ce panneau où le jeune homme écrit soigneusement, jour après jour, tous les petits événements de sa vie. Mais cela n’est qu’une apparence et se dégonfle face à la réalité. 
Yojin ne maîtrise rien de la société dans laquelle il vit et fait souvent penser à une de ces grosses mouches bourdonnantes, qui vont à droite ou à gauche sans but, ou alors seulement celui de vous irriter. Autre curieux détail : sa maladie lui fait entendre systématiquement un bruit d’hélicoptère. Evidemment, on pense au thème de l’aliénation sociale. Tokyo est d’ailleurs souvent évoquée. On en vient victime d’un cuisant échec (Machiko) où l’on s’y rend plein d’espoir :  un des amis de Yojin décide de tout plaquer pour monter à la capitale pour faire l’acteur de théâtre. Lors d’une scène de répétition, on se demande lequel de ce personnage   ou de Yojin est le plus aliéné.

Enfin, la folie du jeune homme semble peu à peu contaminer le réel. Doucement, la tranquille petite histoire réaliste bascule en plein rêve éveillée. Ne pouvant décemment pas se faire aimer de Kamome à cause de son attitude incontrôlable, Yojin a trouvé LE moyen de se calmer : se faire de petites séances de douche au pesticide. Une fois enduit de ce produit, il évacue les bruits d’hélico sous son crâne, canalise son hyperactivité , devient une sorte de mouton tout à coup devenu sociable et parvient ainsi parler de son amour à l’institutrice. Sauf qu’un tel traitement thérapeutique a évidemment ses conséquences : vomissements inopinés, évanouissements et hallucinations. Mais s’agit-il vraiment d’hallucinations ? Cette scène dans laquelle il rencontre et discute avec un homme sans tête (évidemment l’ex-petit ami de l’institutrice), n’a-t-elle vraiment eu lieu que dans  son esprit ? Car si c’est le cas, comment expliquer qu’on le retrouve avec aux pieds les chaussures de l’homme décapité ? Et un pas est franchi lorsqu’un docteur s’aperçoit que Yojin continue de vivre alors que son cœur s’est arrêté de battre. Bien sûr, on est surpris et on lui demande de se rendre instamment dans un hôpital à Tokyo pour se faire analyser, mais les effets de cette surprise ne vont pas plus loin que cela. Il s’agit pourtant d’un homme qui vit pour ainsi dire sans cœur ! On a l’impression que la logique s’inverse, que Yojin a imposé sa folie aux autres.  On a aussi la désagréable sensation que l’on retombe brutalement dans l’univers du drama, avec, aux abords de la fin du film, ces enfants courant et piaillant, accompagnés d’une musique doucement triste. Mais la scène finale, aussi surprenante qu’hallucinante, arrive alors. Le spectateur assiste éberlué à un drôle de jeu entre l’institutrice et trois de ses écoliers, jeu qui va déboucher sur un geste dont on ne sait pas bien si on doit le trouver incongru, grotesque ou sublime, en tout cas un de ces gestes accentuant cette impression de fausse simplicité. Conte charmant ou conte acide, Bare essence of life est un de ces films japonais qui, encore une fois, sans être de « grands » films, ont le mérite d’avoir quelques idées originales. Et c’est déjà pas mal…

Bare Essence of Life est disponible en DVD chez VAP

Lien pour marque-pages : Permaliens.

2 Commentaires

  1. Du coup c’est Kumiko Aso que j’ai bien découvert dans ce film. Je venais de regarder Instant Numa où elle joue une originale un peu hystérique et lunatique, mais là elle était plutôt convaincante dans son rôle de nouvelle qui découvre le coin, un peu effrayée parfois, etc…

    • Mine de rien, la petite Kumiko a côtoyé du beau monde : Kiyoshi Kurosawa, Sion Sono, Imamura. Je ne me souviens plus trop de sa prestation dans Kanzo Sensei, comme je compte me faire une petite cure d’Imamura, faudra que j’essaye de voir cela.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *