Nanayo (Naomi Kawase – 2008)

nanayo

Dernier film de la réalisatrice japonaise, Nanayo est un peu son Lost in translation. Irrésistiblement, on ne peut s’empêcher de penser au film de Sofia Coppola. La différence essentielle entre les deux films est qu’ici, le personnage principal ne portent pas de regard amusé et un tantinet sarcastique sur son nouvel environnement. Il est dépassé par le choc culturel, mais très vite est disposé à le comprendre, détail qui fait que décidément j’ai un peu de mal avec Lost in Translation. Outre le côté Tokyo sur papier glacé, j’ai toujours trouvé insupportable la représentation de la vie tokyoïte qui est faite à travers la perception des deux personnages principaux. Tout est bizarre, stupide, outré, rien ne semble bon à récupérer, et ce n’est pas la piteuse séquence à Kyoto, semblant avoir été placé dans le film pour disculper Sofia Coppola de tout sentiment de supériorité, cette petite supériorité du touriste qui juge, qui change la donne. Passons.

Dans Nanayo, nous n’avons pas ce problème donc. L’histoire se concentre sur Saiko, jeune Japonaise trentenaire débarquant en Thaïlande pour manifestement tourner la page d’un épisode malencontreux de sa vie. Au début du film, on suit ses traces dans la capitale pour essayer, avec son anglais très limité, de rejoindre son hôtel. Il y a un étrange sentiment qui se dégage de ce premier quart d’heure, celui d’un décallage. Dans Lost in Translation, cela venait de cet acteur américain BCBG jeté dans le maëlstrom de Tokyo. Ici, c’est cette jeune Japonaise, belle, sexy, jetée dans la lumière crue, dans l’ambiance populaire dses rues de Bangkok. Les plans séquences dans lesquels on suit les pas de Saiko s’enchaînent, et les lumières surexposées ne donnent pas l’impression d’entrer dans un univers particulièrement accueillant. Ceci est confirmé avec l’épisode du taxi. Entrant dans un taxi, elle demande à son chauffeur de l’emmener à son hôtel. Cela ne se fait pas sans mal, la communication étant des deux côtés très hasardeuse et ce ne sont pas les « wakaru? » (« vous avez compris ? ») de Saiko qui y changent quoi que ce soit. Une fois le taxi en route, Saiko se détend un peu. En digne Japonaise qui n’a pas oublié ses petites recettes pour prendre soin de son corps, elle s’applique une crême sur le visage, le cou et au-dessus des seins… avant de s’arrêter immédiatement lorsqu’elle s’aperçoit que le chauffeur la regarde dans le rétroviseur. Elle met alors des lunettes noires, et s’endort. Lorsqu’elle se réveille, elle s’aperçoit qu’elle n’est pas devant son hôtel mais en pleine jungle. Le message n’a clairement pas été bien compris par le chauffeur. Celui-ci commet l’erreur de vouloir la faire sortir physiquement du taxi. On devine qu’il veut maladroitement lui faire comprendre quelque chose mais à cet instant, il n’y a dans l’esprit de Saiko qu’une pensée : « il veut me violer ». Bouleversée, elle court dans la première direction venue et finit par tomber sur une demeure dans laquelle vit une masseuse, son petit-fils (l’enfant du chauffeur de taxi en fait) et un jeune expatrié français, Greg.

Le film commence réellement à partir de cette rencontre. C’est une bouée de sauvetage, mais pas basée sur une détestable connivence culturelle, comme dans Lost in Translation. Tout sépare ici les différents personnages. Tout d’abord les langues en présence : thaïlandais, japonais et français. Aucun n’est réellement polyglotte et l’anglais n’est pas vraiment le sésame qui va faciliter la compréhension. Et pourtant, les personnages ont tôt fait de communiquer, et de se comprendre. Chacun parle dans sa langue dont il sait pertinemment qu’elle n’est pas comprise de son interlocuteur. Peu importe, on fait comme ci, et cela semble marcher. Par forcément besoin de communiquer pour se sentir bien d’ailleurs. Il est un autre langage tout aussi efficace et qui agit comme une renaissance, celui du massage thaïlandais. En contact avec cet art ancestral Saïko oublie illico son petit traumatisme et va jusqu’à en rêver la nuit ! Les deux scènes de rêve nous la montre en effet se faisant masser par un inconnu, peut-être une incarnation de son désir refoulé, elle qui traîne derrière elle une histoire d’amour malheureuse.

A côté du massage, d’autres scènes permettent de se rapprocher de l’autre et de se sentir bien. Le spectateur peut être rebuté par cet écoulement du temps durant lequel finalement rien ne se passe. Mais s’il est un habitué des films de Kawase, il y a fort à parier qu’il peut en tomber sous le charme et s’identifier à l’héroïne, partager sa découverte progressive de cette Thaïlande profonde. Cela suffit en fait à l’intérêt, nul besoin de créer une histoire d’amour pour l’aider à surmonter le choc culturel. Là encore, Lost in Translation (décidément je dois évacuer la bile que j’ai à cause de ce film) m’agaçait particulièrement sur ce point. Pas d’histoire d’amour, pour la simple raison que le jeune français est homosexuel. Saïko n’aura donc d’autre relation amoureuse qu’avec son masseur fantasmé.

Alors, la Thaïlande, pays idéal ? Pas sûr. Lorsque j’ai vu ce film, je n’ai pu m’empêcher de penser à la Ligne Rouge de Terrence Mallick. Dans ce film, un des héros découvre une tribu primitive vivant dans une petite île du pacifique. On découvre alors une sorte d’état de nature rousseauiste dans lequel les habitants vivent dans la plus totale félicité. Et puis, au milieu du film, on s’aperçoit que ce n’est qu’apparence : on voit le manque d’hygiène, on devine les maladies, les disputes entre les enfants nous sont montrés, images symboliques puisqu’il s’agit d’un film de guerre. La pureté ne se trouve nulle part et le mal peut germer dans n’importe quel endroit. Il y a un peu de cela dans Nanayo. L’étincelle vient de la décision de la masseuse qui veut que son petit-fils  devienne prêtre. C’elui-ci, on peut le comprendre, ne l’entend pas de cette oreille et décide de fuguer. S’ensuit une violente altercation à quatre. Le fils chauffeur de taxi reproche à sa mère cette décision. Les insultes fusent aussitôt entre les deux, insultes qui fait sortir Greg hors de ses gonds et qui décide de bousculer physiquement la grand-mère, outré de ses propos envers son fils. Saïko s’interpose mais est elle aussi malmenée verbalement et physiquement (Greg la gifle), geste qui la mettre hors d’elle. La scène est outrée, un peu artificielle. Cette artificialité nous fait nous demander quel était le but de Kawase. Si c’était de nous montrer, comme la Ligne Rouge, que le mal est partout, même chez des gens vivant pacifiquement dans un milieu édenique, alors on ne peut que lui reprocher de l’avoir fait avec une certaine lourdeur. Mais on peut y voir aussi un autre message : que les hommes, derrière toute leur communication entre eux, ne se comprennent jamais vraiment. Qu’en tout cas, il y a un domaine dans lequel ils sont particulièrement prompts à s’entendre : la violence, même si le motif est stérile. Enfin, on peut aussi y voir une sorte de vengeance de cette nature qui accueille l’homme en sein. Nature tropicale, chaude, lourde, qui travaille les individus jusque dans leurs nerfs et qui leur fait, à un moment, « péter un plomb ». Cette importance de la nature (primordiale dans son précédent film, la Forêt de Mogari), on la retrouve dans les ultimes images du film, que nous ne dévoileront pas, mais qui là aussi rappellent les dernières images de la Ligne Rouge.

La fin sera plus apaisée. Sans la dévoiler complètement, disons juste que Kawase, comme dans Shara (il faut avouer d’ailleurs qu’à chaque fois elle ne rate pas ce genre de scène), utilise la parade musicale pour signifier le passage à quelque chose d’autre. Le petit-fils commence une nouvelle naissance, tout comme son père, et Saïko, admirable de beauté et de légèreté, saura, grâce à la Thaïlande et à sa comparaison avec son pays d’origine, mieux comprendre son mal et les désirs qui l’animent.

Quelques photos sur le site officiel :

http://www.nanayomachi.com/photo.html

Nanayo est disponible en DVD chez Pony Canyon.

 

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