Doki Doki (Chris Eska – 2003)

      

En japonais, « doki doki » est l’onomatopée qui permet d’évoquer les battements rapides d’un coeur. Par exemple dans un manga, lorsqu’un personnage est en prise à une violente émotion, cette onomatopée peut apparaître.

    La « violente émotion » que ressentent les personnages de ce moyen métrage de Chris Eska, c’est celle de l’amour. Mais elle se fait sur fond d’incommunicabilité. J’avais déjà évoqué ce mélange dans mon article sur Su-ki-Da mais ici, c’est un peu différent. Certes, les deux personnages, surtout celui du jeune homme, sont de grands timides, ont du mal à communiquer, mais cela est avant tout la conséquence d’une société qui ne privilégie pas les rapports sociaux plutôt qu’à leur personnalité.

     Avant d’aller plus loin : décrivons la première scène de Doki Doki. Sur le quai d’une station de train attendent cinq personnes. Une voix off nous explique que cela fait plusieurs années que ces personnes ont l’habitude de se retrouver ensemble le matin à attendre leur train. Mais il ne s’est jamais rien produit, pas la moindre communication entre eux, rien. Pourtant, à l’instant où commence le film, cela semble changer un peu, et ce grâce à une jeune femme, Yumi. Elle est une jeune salariée. On nous explique qu’elle aurait pu obtenir un voyage d’étude assez important mais malheureusement cela ne s’est pas fait car, prise de trac, elle n’a pas pu faire le speech de remerciement absolument nécessaire devant une assemblée. Ce détail laisse supposer que Yumi est en fait une inadaptée qui tient sans doute de son caractère, fantaisiste, rêveur, un peu enfantin. Lors de la scène où l’on voit les six personnages en train d’attendre, Yumi s’amuse à faire des bulles. Ceci n’est d’ailleurs pas si anodin puisque cela permet d’engendrer une amorce de communication (pour l’instant un échange de regards et de légers sourires) avec Makiko, une jeune lycéenne.

Yumi, femme-enfant

Yumi, femme-enfant

    Yumi a donc un côté femme-enfant. Mais c’est aussi quelqu’un qui a conscience de l’absurdité de cette situation, de cet autisme communicationnel. Aussi, à défaut encore d’adresser la parole, s’efforce-t-elle d’observer ses compagnons de voyages, de les comprendre, de deviner des choses sur leur caractère ou leur vie. Un jeune homme particulier attise sa curiosité : Yosuke, qu’elle sait avoir connu du temps de l’école maternelle mais qui, lui, ne semble pas se souvenir de la jeune femme. Qui plus est, Yosuke est plutôt séduisant : bien habillé, attitude sérieuse mais regard doux, il lit des romans dans le train pour passer le temps (Yumi a pris soin de noter tous les titres) et sait se montrer chevaleresque : ainsi, il n’hésite pas à interrompre discrètement mais fermement le manège d’un « chikan », un de ces peloteurs qui sévissent dans les rames bondées au Japon. Bref un vrai gentleman et Yumi aimerait bien lui crier qu’elle a besoin de lui : une scène nous la montre en train de le faire, mais ce n’est évidemment qu’une interférence avec ses désirs.

Le problème est : comment avouer ses sentiments lorsque l’on a vécu depuis son enfance dans un pays où l’on nous apprend à ne pas nécessairement s’épancher et lorsque l’on habite dans une ville où l’on ne communique pas avec le voisin ? En plus de cela s’ajoute un autre obstacle : les activités professionnelles. Chacun, dès le matin, est programmé pour se rendre à un point donné dans Tokyo pour y effectuer une tâche. Comment dans des conditions où l’on ne gère pas soi-même son propre temps, peut-on songer à gérer une communication d’abord amicale, puis amoureuse ? Cette dernière difficulté sera en fait rapidement surmontée lorsque Yumi apprendre par un texto son renvoi de l’endroit où elle travaille. Cette annonce est d’ailleurs assez symbolique de ce malaise communicationnel dont nous avons parlé car annoncer à quelqu’un que l’on en a marre qu’il soit toujours en retard, et qu’à cause de cela il est viré, le tout par un texto et pas même de vive voix, en dit long sur la considération envers les salariés qui se trouvent être en première ligne. Bref, Yumi apprend qu’elle est renvoyée et cela… la rend heureuse car elle va pouvoir suivre Yosuke pour en savoir plus sur lui.

vous êtes virée !

Pas la peine de venir travailler : vous êtes virée !

Une femme stalker et une fille persécutée

     Habituellement, le « stalker » est un homme pas forcément très équilibré qui suit une femme pour obtenir des informations sur elle mais aussi, parfois, pour la violenter. Ici, c’est une femme, et cela donne lieu, compte tenu du caractère de Yumi, à des scènes amusantes. Ainsi celle où elle découvre en quoi consiste le métier de Yosuke. Malgré son apparence, le jeune homme est loin d’être un salary man avec de hautes responsabilités : il n’est qu’un vendeur de téléphones portables qui doit alpaguer le client sur le trottoir et qui semble se faire parfois houspiller par son patron. Ceci, dans la version long du film (j’évoque plus loin les différences entre les différentes versions du film) fait d’ailleurs réagir Yumi : elle donne illico un coup de fil au patron, en se faisant passer pour une huile de la maison mère à Osaka, pour lui dire tout le bien qu’elle pense du travail de Yosuke. « Son travail est excellent », « Nous aimerion que vous lui fassiez une promotion ». Malheureusement elle craque un peu à la fin : « Euh… comment c’est de travailler avec lui toute la journée ? ». Ce « stalking » est donc une promenade plaisante dans Tokyo (la vie urbaine est d’ailleurs plutôt bien rendue) et on ne ressent pas de suspense particulier, on se doute qu’il va se passer quelque chose entre ces deux-là.

Yosuke, gendre idéal

Yosuke, gendre idéal

     Pour maintenir l’intérêt, le film ajoute un contrepoint à Yumi. Intercallées entre deux scène de filature, d’autres s’attardent sur le trajet d’un autre personnage présenté au début du film : celui de la jeune lycéenne (ou de la collégienne, à vrai dire je n’en sais rien). Elle apparaît comme la souffre douleur de sa classe. Une scène nous montre ses « camarades » lui proposant de les accompagner à un fast food uniquement parce qu’elle a de l’argent pour régaler tout le monde. Et lorsqu’elle se rend à la caisse pour payer et rapporter la nourriture, ces petits malin ont cru bon de prendre entretemps la poudre d’escampette. Un peu plus tard, on la voit dans une discussion intime avec un camarade. Malheureusement, des garçons jugent spirituels de s’immiscer pour annoncer à haute voix que la mère de la jeune fille avait été aperçue à Ikibukuro en compagnie d’un jeune homme.

 Deux fins

     Finalement, on peut se demander quelle est la portée de cette narration éclatée qui suit le trajet de deux jeunes femmes si différentes. Et là, il est difficile de continuer sans parler de la fin. Ou plutôt des fins.Car il existe de versions de ce film : une courte, voulue par le réalisateur et appelée « bittersweet » version (version douce amère), l’autre rallongée d’un quart d’heure environ, plus commerciale car ayant un happy end sans équivoque.

     Parlons d’abord de cette version (attention, gros spoiler, vous êtes prévenus). Contre toute attente, le spectateur découvre en même temps que Yumi que Yosuke savait parfaitement qu’elle le suivait. Lui tendant un gentil piège, il entreprend le premier contact et les deux jeunes sympathisent. On apprend en fait que cela faisait deux ans que Yosuke voulait entrer en relation avec elle mais sans oser entreprendre quoi que ce soit. Une idylle amoureuse se noue mais pas pour longtemps : Yosuke apprend à Yumi qu’il doit partir à Osaka pour un stage de six mois. Les tourteraux se promettent cependant de se dire au revoir (et sans doute de sceller leur amour) sur le quai où ils avaient l’habitude d’attendre ensemble le train. Ils sont tellement confiants qu’ils ne croient pas utile de s’échanger leur numéro de téléphone ou leur adresse en cas d’impossibilité. Malheureusement, tout se passe mal. Partie à la gare en vélo, Yumi crève un pneu et ce n’est pas son sprint qui lui permet d’arriver à temps. On pense à ce moment que c’est fini, qu’ils ne se reverront jamais puisque n’ayant pas leurs coordonnées, cela risque d’être coton de se retrouver dans le labyrinthe tokyoïte. Heureusement, au plus fort de son désespoir, alors qu’elle regarde le sol prostrée, accroupie sur le quai, Yumi relève la tête au moment où un train sur l’autre quai repart, et aperçoit Yosuke, revenu l’attendre quitte à rater son train pour Osaka. L’amour plus fort que les obligations professionnelles, happy end.

Concernant le lycéenne, tout se termine bien aussi. Au bord du suicide, elle hésite en haut d’un pont, puis se rapproche de la barrière, semblant bien décidée à mettre un terme à tout, lorsqu’elle fait tomber de son sac un objet : il s’agit d’un petit paquet que Yumi, lors de la scène du train dans laquelle elle prend la décision de quitter le train à la même station que Yosuke afin de le suivre, lui avait précipitamment remis. Sentant que la jeune fille est du genre mal dans sa peau, elle avait glissé dans ce paquet un objet réconfortant symbolisant la légèreté et l’éphémérité : l’ustensile de Yumi permettant de faire des bulles de savon.

Une lycéenne sauvée par les bulles

Une lycéenne sauvée par les bulles

     Makiko ne saute pas mais fera des bulles, comme si leur éclatement permettait d’éclater toutes les peines qu’elle a en elle.

     Rien de tel avec la version courte. Tout d’abord, la scène à suspense avec la crevaison de Yumi est achoppée. Esaka préfère arrêter sur des images les montrant en train de s’amuser lors de leur première soirée passée ensemble. Le message est clair : ces deux-là sont fait pour s’entendre, « et plus si affinité ». Pour Makiko, c’est plus cruel. La caméra, après nous l’avoir montrée un peu avant dans une attitude portée au suicide, filme en plongée un train filant à toute allure, rentrant aux bercailles et transportant, peut-être, nos deux tourteraux en train de roucouler, image rassurante aussitôt troublée pas des bulles de savon passant devant l’oeil de la caméra. On pense tout de suite à Makiko, être fragile, trop fragile, dont l’existence  éphémère n’a pas résisté à la vie tokyoïte.

6,5/10

 

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