Katsuhiro Otomo décoré par un ministre otaku

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   Je sais bien, ce n’est pas vraiment une nouvelle, l’information date de 2005. Je l’ai retrouvée par hasard sur internet. Il s’agit de la remise à Otomo des insignes de chevalier des Arts et des Lettres. Quand j’avais appris la nouvelle, cela m’avait paru on ne peu plus normal. Otomo est un créateur, un véritable artiste qui a su se constituer un univers personnel, original et novateur. Pour beaucoup d’amateurs éclairés, il y a un avant et un après Akira. Seuls les indécrottables rétrogrades ennemis de la bande dessinée (et encore plus des mangas, quelle horreur!) ont dû grincer des dents à cette nouvelle.

     Normal donc… mais aussi un peu surréaliste. Et ce n’est pas le fait d’Otomo mais du ministre de la culture d’alors, Renaud Donnedieu de Vabres. Voici l’intégralité de son dicours, le 31 mai 2005.

     Cher Katsuhiro Otomo,
Je suis très heureux de rendre ce soir l’hommage de la France, non seulement à l’un des plus illustres « mangaka », l’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, reconnu dans le monde entier, et notamment dans notre pays, mais aussi à un très grand artiste, créateur d’un univers qui, au-delà de la science fiction, l’a fait entrer dans notre monde quotidien.

     Voilà pourquoi, lorsqu’on prononce votre nom ici, en France, mais aussi en Europe et dans le monde, l’on rencontre aussitôt une réelle fascination, un véritable engouement. Vous n’avez cessé de suivre votre propre voie, d’une manière radicale, singulière, courageuse, en approfondissant, et en renouvelant un univers imaginaire et familier, qui nous saisit immédiatement, par sa perfection stylistique, par son alliance unique de force et d’élégance, de puissance et de raffinement, d’audace fantastique et de minutie réaliste, d’ampleur onirique et d’exactitude quasi scientifique. Ne vous placez-vous pas, dans l’ensemble de votre œuvre, au carrefour de la légende et de la réalité, que vous n’avez cessé d’explorer depuis cette journée ensoleillée d’août 1973 où vous publiez Juusei, adaptation libre de la nouvelle de Prosper Mérimée Mateo Falcone ? Bienvenue, cher Katsuhiro Otomo, dans la maison de Prosper Mérimée, dans la maison des arts et des lettres !

     Le manga a d’abord été votre grande, votre belle histoire. Vous l’avez merveilleusement défendu, illustré, incarné dans de si nombreux récits, qui sont autant de chefs-d’œuvre, jusqu’à Domu, ce Rêve d’enfants qui nous éblouit encore. Nous n’oublierons jamais cette lutte envoûtante, à la fois grandiose et proche, entre deux occupants d’un gratte-ciel, un vieillard et une petite fille, tous deux doués de pouvoirs paranormaux. Mais vous avez su aussi renouveler, bouleverser l’art du manga, en accomplissant une subversion en douceur du genre, de tous ses codes, en le faisant échapper à son irréalité, à sa magie parfois convenue, à sa féerie attendue, à son merveilleux presque obligé pour l’ouvrir vers la modernité, le tourner vers la science, l’ancrer dans toutes les préoccupations contemporaines, l’irriguer de vos propres questions sur la violence urbaine, sur les no man’s land de notre monde, sur le destin de notre société, en dessinant ce que pourraient être le futur et ses couleurs.

     Après avoir parodié, pour notre plus grand plaisir, les plus grands contes de Grimm et de Charles Perrault, mais aussi de Lewis Caroll, après voir narré, entre bien d’autres histoires fascinantes, les aventures d’un karatéka japonais au cœur de Manhattan, puis celles d’une bande de poulpes extra-terrestres, vous avez magistralement développé votre vision unique du sort de l’humanité, dans Akira. Cette représentation d’une forme d’épopée contemporaine vous a fait connaître et reconnaître du monde entier. Initialement prévue, le 20 décembre 1982, pour raconter l’histoire d’un groupe de jeunes confrontés à un problème qu’ils ne peuvent comprendre, cette saga, en près de 2200 planches et 120 épisodes, jusqu’au 25 juin 1990, relate le récit d’un adolescent ayant subitement acquis le pouvoir sur le temps, l’espace et la matière. Et vous ne vous contentez pas de mettre en scène des explosions post-atomiques, vous y menez la véritable critique d’une science irresponsable, face à ses découvertes. Votre récit épique est aussi, en ce sens, éthique. Cette œuvre devenue mythique, culte, est exemplaire de votre conception exigeante de la bande dessinée. Elle n’est pas seulement pour vous le reflet, en images, de notre temps, des temps qui viennent. Elle est, aujourd’hui, l’une des meilleures manières d’être universel, de changer le regard des hommes sur le monde. C’est ainsi tout naturellement, que vous êtes venu au cinéma. Dès 1982, vous faites vos débuts dans l’animation, que vous aimez passionnément et qui vous doit beaucoup. Vos premières armes officielles, vous les faites en compagnie de Rintaro sur le long métrage Armaggedon. En 1987, vous êtes à l’origine de deux films à sketches qui marquent votre carrière, Arrêtez le travail ainsi que le début et la fin de Robot Carnival. En 1988, vous vous lancez avec la même équipe dans l’adaptation d’Akira en un long métrage. Tous vos noms, Otomo, Rintaro, Kawajiri, Morimoto et Kawamori sont indissociables. Car vous aimez le travail en équipe. C’est pour vous la preuve, la manifestation de la solidarité créatrice, d’un élan commun vers quelque chose qui vous élève ensemble, comme si vous étiez des explorateurs s’aventurant côte à côte sur les terres nouvelles de l’imagination humaine. On ne compte plus vos réalisations, ces dernières années, citons seulement Perfect Blue et Spriggan, deux dessins animés qui, tous deux, feront date dans l’histoire de l’animation.

     Pour l’intensité de votre engagement artistique, pour la splendeur intrépide de vos créations, pour la beauté particulière, devenue familière, de toute votre œuvre, j’ai le plaisir et la fierté de vous rendre hommage aujourd’hui.

     Katsuhiro Otomo, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres

     Evidemment, on se doute que le ministre ne fait pas lui-même ses discours. Ce qui est d’ailleurs, à mon humble avis, un tort. Puisqu’il est censé incarner la culture dans la vie politique, il serait normal de faire état de sa culture et de sa capacité à l’exprimer. Mais il semblerait que le fait qu’un ministre délègue cette tâche à un collaborateur soit admissible aujourd’hui. Admettons mais on ne pourra alors nier tout la cocasserie, pour ne pas dire le ridicule, de ce discours.  Domu, Akira, Robot Carnival, Rintaro, Armaggedon, Kawajiri, Morimoto, Kawamori, Perfect Blue, Spriggan, n’en jetez plus, on se croirait dans un article d’ Animeland ! Et quelle assurance dans les affirmations, dans cettes petites phrases qui donne l’illusion que oui, le ministre est un otaku pur jus qui se regarde sûrement tous les soirs deux ou trois épisodes de docteur Slump en dégustant des ramen : « Vous l’avez merveilleusement défendu, illustré, incarné dans de si nombreux récits, qui sont autant de chefs-d’œuvre, jusqu’à Domu, ce Rêve d’enfants qui nous éblouit encore », ou encore : « Après avoir parodié, pour notre plus grand plaisir, les plus grands contes de Grimm et de Charles Perrault ». N’oublions pas non plus les approximations, car résumer l’histoire d’Akira au « le récit d’un adolescent ayant subitement acquis le pouvoir sur le temps, l’espace et la matière », si ce n’est pas complètement faux, est tout de même bien lacunaire. Le personnage de Tetsuo est important mais n’est pas non plus le pilier du manga. On a plutôt l’impression que le nègre du ministre a ici eu en tête le film d’animation qui, effectivement, se concentre plus sur ce personnage.

     Bref, cette décoration d’un illustre mangaka était une démarche sympathique, témoignant d’une ouverture culturelle originale, mais qui débouchait aussi sur une certaine loufoquerie. Moins de certitudes plus ou moins ampoulées dans le discours aurait été préférable.  Mais bon, si le but était de nous faire rire, pourquoi pas ?

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